Ce que boycotter veut dire

Argumentaire contre les idées reçues sur le boycott culturel

Ce texte s’inscrit précisément dans le cadre du mouvement BDS et des principes du PACBI1. Il ne s’agit pas de refuser des œuvres parce que leurs auteurs seraient israéliens. Il ne s’agit pas non plus d’interdire des films, ni de réduire les artistes à leur nationalité. Il s’agit de refuser que des institutions culturelles, des fonds publics, des labels, des festivals, des ambassades ou des dispositifs de diplomatie culturelle participent à la normalisation d’un État engagé dans l’occupation, la colonisation, l’apartheid et la destruction du peuple palestinien.

Le boycott culturel est donc un refus de complicité. Il vise des chaînes de financement, de production, de parrainage, de circulation et de légitimation. Il oblige à poser une question simple, mais décisive : à quelles conditions une œuvre apparaît-elle ? Par quels soutiens circule-t-elle ? À quel dispositif de reconnaissance participe-t-elle ? Quelle image internationale contribue-t-elle à produire ?

I. CLARIFIER CE QU’EST LE BOYCOTT

Idée reçue n°1. Le boycott serait une censure

Le boycott n’est pas une censure. La censure consiste à interdire une œuvre, à empêcher sa production, sa diffusion ou son accès par un pouvoir administratif, juridique, policier ou institutionnel. Le boycott, lui, est un refus politique. Il ne détruit pas une œuvre. Il ne fait pas taire un cinéaste. Il n’empêche pas un artiste de créer. Il affirme qu’un espace culturel refuse de devenir le relais d’une opération de normalisation.

Censurer, c’est empêcher de parler. Boycotter, c’est refuser de servir de caution. La différence est fondamentale. Le boycott ne confisque pas la parole de l’artiste. Il conteste les conditions institutionnelles dans lesquelles cette parole est financée, promue ou utilisée. Il ne dit pas que l’œuvre doit disparaître. Il dit qu’un festival, une salle, une revue, une cinémathèque ou un collectif peut refuser de servir de caution à un État impliqué dans des crimes massifs.

La censure vient d’un pouvoir qui interdit. Le boycott vient d’une société civile qui refuse. Il ne relève donc pas d’une police de la parole, mais d’une responsabilité politique devant les conditions de circulation des œuvres.

Idée reçue n°2. Le boycott porterait atteinte à la liberté d’expression

La liberté d’expression ne signifie pas qu’une œuvre aurait automatiquement droit à une programmation, à une invitation, à une sélection, à une subvention, à une table ronde ou à une célébration institutionnelle. Un festival choisit toujours. Une salle choisit toujours. Un programmateur choisit toujours. Il n’existe pas de programmation absolument neutre. Toute programmation donne à une œuvre une place, une valeur, une visibilité, une forme de reconnaissance.

Refuser de programmer un film soutenu, sponsorisé ou promu par des institutions gouvernementales israéliennes ne signifie donc pas empêcher son auteur de parler. Cela signifie refuser qu’un lieu culturel participe à une opération de légitimation. La liberté d’expression du cinéaste demeure. Ce qui est refusé, c’est l’usage d’un espace culturel comme prolongement de la diplomatie d’État.

L’appel au boycott appartient d’ailleurs au champ de l’expression politique. Il peut évidemment connaître des limites lorsqu’il bascule dans l’appel à la haine, à la violence ou à la discrimination contre des personnes. Mais en tant que stratégie non violente de pression, visant des politiques d’État, des institutions et des circuits de complicité, il relève du débat public et de la liberté politique.

Idée reçue n°3. Le boycott serait antidémocratique

Absolument pas. Ce qui serait antidémocratique, ce serait d’interdire toute discussion sur le boycott, de criminaliser les appels à la solidarité ou de présenter une stratégie politique non violente comme une menace contre l’art. Le boycott appartient au répertoire démocratique des luttes. Il permet à la société civile d’agir lorsque les États, les institutions internationales et les grandes structures culturelles continuent comme si rien n’avait lieu.

Le boycott ne repose pas sur un principe d’interdiction autoritaire. Il repose sur un principe de refus collectif. Il ne supprime pas le débat. Il l’ouvre, au contraire, en obligeant les institutions culturelles à répondre de leurs choix, à rendre visibles leurs financements, à interroger leurs partenariats, à assumer les effets politiques de leur programmation.

Ce n’est pas le boycott qui menace la démocratie. C’est l’idée selon laquelle certaines institutions seraient au-dessus de toute contestation parce qu’elles parlent au nom de l’art.

Idée reçue n°4. Le boycott serait une intimidation

Il faut distinguer clairement les choses. Les menaces personnelles, les attaques ad hominem, les intimidations visant des individus comme individus doivent être refusées. Elles ne constituent pas le cœur du boycott et ne doivent pas être confondues avec lui.

Mais la pression politique exercée sur un festival, une institution, un financeur ou un partenaire culturel n’est pas en soi une intimidation. C’est l’un des moyens ordinaires par lesquels la société civile conteste une décision, une programmation, un partenariat, un soutien ou une complicité. Une lettre ouverte, un appel au retrait, une demande d’explication, une campagne de boycott, une interpellation publique d’un festival ne sont pas des actes de censure. Ce sont des formes de conflictualité démocratique.

Il est donc nécessaire de refuser une confusion stratégique. Qualifier toute contestation de menace permet de neutraliser le débat avant même qu’il ait lieu. Cela revient à dire aux institutions culturelles qu’elles pourraient choisir, financer, inviter, honorer, labelliser, mais que les spectateurs, les cinéastes, les collectifs ou les artistes solidaires de la Palestine n’auraient pas le droit de contester ces choix. Or une institution qui programme exerce un pouvoir symbolique. Ce pouvoir peut et doit être discuté.

II. PRECISER LA CIBLE DU BOYCOTT

Idée reçue n°5. Le boycott viserait les cinéastes israéliens en tant qu’individus

Le boycott ne vise pas une nationalité, une origine ou une identité. Il vise des liens institutionnels de complicité. Un film n’est pas boycottable parce que son auteur est israélien. Il le devient lorsqu’il est commandé, soutenu, financé, promu, sponsorisé ou légitimé par des institutions qui participent à la normalisation de l’État israélien.

La cible est le dispositif qui permet à un État de se présenter, par la culture, sous une image de normalité. Il est essentiel de maintenir cette distinction, car toute la confusion vient de là. Les adversaires du boycott cherchent souvent à faire croire qu’il s’agirait de sanctionner des individus pour ce qu’ils sont. Or le boycott porte sur ce que les œuvres font circuler, sur ce qu’elles reçoivent comme soutien, sur ce qu’elles permettent à des institutions de masquer.

Il ne s’agit pas de dire qu’un cinéaste israélien ne peut pas créer, parler, filmer ou être entendu. Il s’agit de dire qu’un film inscrit dans un dispositif gouvernemental ou paragouvernemental ne peut pas être accueilli comme s’il était détaché de ce dispositif.

Idée reçue n°6. Le boycott serait une logique d’assignation

L’assignation consiste à réduire quelqu’un à une identité, une origine ou une nationalité. Le boycott, lorsqu’il est rigoureux, fait exactement l’inverse. Il ne dit pas que tel artiste doit être écarté parce qu’il est israélien. Il demande quelles institutions soutiennent son œuvre, quels fonds la rendent possible, quels cadres la valorisent, quels bénéfices symboliques sa circulation produit, quelle normalisation elle accompagne.

Ce n’est donc pas le boycott qui réduit l’artiste à sa nationalité. Ce sont les appareils d’État qui mobilisent les artistes, les films, les festivals et les œuvres comme instruments de prestige national. La diplomatie culturelle fonctionne précisément en transformant des œuvres singulières en exemples de vitalité nationale, de modernité, de démocratie et d’ouverture.

Le boycott ne produit pas cette assignation. Il la rend visible. Il montre que l’artiste n’est pas seulement un individu isolé, mais aussi un acteur pris dans des relations matérielles, institutionnelles et politiques.

Idée reçue n°7. Le boycott concernerait indistinctement tous les films israéliens

Une position cohérente avec BDS et PACBI doit rester précise. Il ne s’agit pas de dire que tout film israélien, par essence, serait boycottable. Ce serait une formulation faible, imprécise et politiquement dangereuse. Le critère n’est pas l’identité de l’auteur, mais la relation entre l’œuvre et les institutions qui la financent, la commandent, la promeuvent ou la font circuler.

Un film commandé par un organisme officiel israélien, présenté sous le patronage d’une ambassade, soutenu par un fonds imposant des conditions politiques, produit par une structure impliquée dans l’occupation ou utilisé dans une stratégie de diplomatie culturelle entre pleinement dans le champ du boycott. D’autres cas peuvent demander une évaluation plus fine, notamment lorsque le financement public ne comporte pas explicitement de condition politique. Mais cette nuance ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Elle oblige au contraire à enquêter sérieusement sur les conditions de production, de financement et de circulation.

La rigueur consiste donc à ne pas confondre deux choses. D’un côté, il faut refuser l’amalgame entre artiste israélien et institution israélienne. De l’autre, il faut refuser la fiction selon laquelle un film soutenu par des institutions d’État circulerait dans un espace innocent, purement artistique, sans fonction politique.

Idée reçue n°8. Le boycott serait une punition collective

La punition collective vise indistinctement des personnes pour ce qu’elles sont. Le boycott culturel, lorsqu’il est rigoureusement formulé, ne fonctionne pas ainsi. Il ne s’applique pas indistinctement à tous les artistes israéliens. Il vise des collaborations, des financements, des soutiens, des cadres institutionnels, des formes de parrainage, des opérations de normalisation.

Il ne s’agit donc pas de sanctionner une population, mais de refuser les complicités. Un cinéaste israélien n’est pas visé comme individu. Ce qui est visé, c’est l’inscription de son film dans des circuits liés à l’État israélien, à ses institutions culturelles ou à des structures qui participent à la normalisation de son régime.

Cette distinction doit être répétée avec fermeté, car elle empêche le débat de se transformer en procès d’intention.

Idée reçue n°9. Le boycott demanderait aux artistes de répondre seuls des crimes de leur État

Le boycott ne demande pas aux artistes de porter seuls la responsabilité des crimes de leur État. Il leur demande de ne pas bénéficier, directement ou indirectement, des instruments de légitimation de cet État sans que cette participation puisse être discutée. La nuance est essentielle.

Il ne s’agit pas d’exiger une pureté individuelle impossible. Il s’agit de rendre visibles les liens concrets entre culture, financement, diplomatie et pouvoir. Lorsqu’un État utilise la culture pour améliorer son image, les artistes, les festivals et les institutions ne peuvent pas prétendre que ces liens n’existent pas.

Le boycott intervient précisément à cet endroit. Il ne confond pas responsabilité des dispositifs et culpabilité des personnes. Il politise les conditions de circulation des œuvres. Il ne dit pas que tel artiste serait coupable de tout. Il dit que telle œuvre, dans telles conditions, avec tels soutiens, dans tel cadre, participe à une économie de légitimation que nous refusons.

III. Répondre à l’argument du cinéma comme non-ambassade

Idée reçue n°10. « Le cinéma n’est pas une ambassade »2

Précisément. Le cinéma n’est pas une ambassade. Mais il peut être utilisé comme une ambassade. Il peut être mobilisé comme un outil de diplomatie culturelle, comme preuve de pluralisme, comme vitrine de démocratie, comme instrument de respectabilité internationale. Ce n’est donc pas l’art en lui-même qui est une ambassade. Ce sont les dispositifs qui le financent, le parrainent, le sélectionnent, le labellisent, le mettent en circulation et en tirent un bénéfice symbolique.

Dire que le cinéma n’est pas une ambassade ne suffit pas. Il faut encore regarder si un film, une invitation, une masterclass, une fonction de jury, un soutien financier ou un partenariat culturel ne participent pas, concrètement, à une diplomatie d’État. Une œuvre peut être singulière, complexe, critique, et néanmoins être intégrée à un appareil de normalisation. C’est précisément cette intégration que le boycott interroge.

Le boycott ne dit donc pas que tout cinéaste israélien serait un ambassadeur. Il dit qu’un festival, une institution ou un espace culturel ne peut pas faire comme si les cadres de financement, de reconnaissance et de circulation n’avaient aucune portée politique.

Idée reçue n°11. Inviter un artiste, ce n’est pas inviter un État

En apparence, l’argument paraît juste. Inviter un artiste ne signifie pas mécaniquement inviter un État. Mais l’argument devient faux lorsqu’il sert à effacer les conditions concrètes de l’invitation. Un artiste n’arrive jamais dans un festival comme une pure individualité abstraite. Il arrive avec une œuvre, un parcours, des soutiens, des financements, des réseaux, des labels, parfois des institutions publiques, des ambassades, des fonds nationaux, des dispositifs de diplomatie culturelle.

Une invitation n’est donc jamais un geste neutre. Elle inscrit une œuvre et un nom dans un cadre de reconnaissance, et c’est précisément ce cadre que le boycott interroge.

Le boycott ne confond donc pas l’artiste avec l’État. Il refuse que la singularité de l’artiste serve à rendre invisible l’ensemble des médiations institutionnelles qui donnent à sa présence une valeur dans l’espace culturel.

Idée reçue n°12. S’opposer à une présence, ce serait exclure une personne de l’espace culturel

Il faut distinguer une personne, une œuvre, une fonction et un cadre. S’opposer à la présence d’un artiste dans un jury, une masterclass ou tout autre dispositif honorifique ne signifie pas nécessairement vouloir abolir son existence publique, interdire ses films ou effacer son œuvre. Cela peut signifier que l’on refuse la fonction symbolique qui lui est attribuée dans un contexte donné.

Faire partie d’un jury, ce n’est pas simplement participer à un festival, c’est prendre part au pouvoir qu’il a de distinguer les œuvres, de les consacrer et d’orienter leur réception. Une masterclass n’est pas une projection prolongée par une discussion, mais un dispositif de transmission et de reconnaissance. Une invitation spéciale n’est pas une rencontre parmi d’autres, mais une manière d’accorder à une œuvre et à un parcours une valeur exemplaire.

Réduire cette contestation à une volonté d’effacement personnel permet d’éviter la vraie question. Que produit symboliquement cette invitation ? À quelle normalisation participe-t-elle ? Quel cadre institutionnel protège-t-elle ? Quelle image du festival, de la culture et de l’État concerné contribue-t-elle à fabriquer ?

IV. DEFAIRE L’EXCEPTION ARTISTIQUE

Idée reçue n°13. Boycotter des oranges et boycotter des artistes, ce ne serait pas la même chose

Bien sûr, une œuvre n’est pas une orange. Un film n’est pas un fruit. Une œuvre engage une forme, une parole, une sensibilité, une subjectivité. Il serait donc absurde de prétendre qu’il n’existe aucune différence entre un produit agricole et une création artistique.

Mais cette différence ne suffit pas à placer l’art hors du monde social et politique. Un film est une œuvre, mais il est aussi un travail. Il suppose des financements, des institutions, des commissions, des producteurs, des techniciens, des marchés, des festivals, des labels, parfois des ambassades et des politiques culturelles d’État. Il ne tombe pas du ciel. Il circule dans des chaînes matérielles et symboliques.

L’argument selon lequel on pourrait boycotter des oranges, mais jamais des artistes, révèle alors quelque chose de très problématique. Il revient souvent à admettre que des agriculteurs, des ouvriers, des transporteurs, des vendeurs, des travailleurs ordinaires puissent être touchés par une stratégie politique, mais que l’artiste, lui, devrait rester à part, protégé par la noblesse supposée de l’art. C’est une vision élitiste de la culture. Elle suppose que certains travaux seraient exposables au conflit politique, tandis que le travail artistique devrait rester intouchable.

Or les artistes ne sont pas au-dessus des autres travailleurs. Leur activité est précieuse, mais elle n’est pas sacrée. Elle peut, comme toute activité sociale, être prise dans des circuits de pouvoir, d’argent, de prestige et de légitimation. Refuser de le voir, c’est reconduire une conception réactionnaire de l’art comme domaine séparé, presque pur, alors même qu’il dépend lui aussi d’institutions et de conditions matérielles.

Lorsqu’on boycotte des oranges issues d’un système colonial ou d’exploitation, on ne dit pas que le fruit est coupable. On refuse une chaîne économique. De la même manière, lorsqu’on boycotte un film soutenu par des institutions complices, on ne dit pas que l’artiste est coupable par essence, ni que son œuvre est sans valeur. On refuse une chaîne de financement, de reconnaissance et de normalisation.

La différence entre l’orange et l’œuvre existe donc, mais elle ne fonde aucune exception artistique. Au contraire, parce que l’art produit des images, des récits, des affects et de la respectabilité symbolique, il peut jouer un rôle décisif dans la normalisation d’un État. C’est précisément parce que l’art compte qu’il ne peut pas être déclaré innocent par principe.

Idée reçue n°14. L’art devrait rester séparé de la politique

Une vieille lune. L’idée d’un art séparé de la politique est souvent invoquée pour protéger les œuvres liées aux puissants. Pourtant, les mêmes institutions qui dénoncent le boycott au nom de la liberté de l’art acceptent sans difficulté des sanctions, des exclusions ou des suspensions lorsqu’elles visent d’autres États, d’autres conflits, d’autres régimes. Elles savent donc très bien que la culture n’est jamais extérieure aux rapports de pouvoir.

Le cinéma ne circule pas dans un espace pur. Il dépend de financements, d’institutions, de marchés, de ventes, de festivals, de labels, de politiques culturelles. La vraie question n’est donc pas de savoir si le cinéma est politique. Il l’est toujours, même lorsqu’il prétend ne pas l’être. La question est de savoir quelle politique il sert, quelle image il protège, quelle violence il contribue parfois à rendre supportable.

Dire que l’art serait à part revient souvent à accorder aux œuvres un privilège que l’on refuse aux autres formes de travail. C’est faire comme si l’artiste pouvait bénéficier d’institutions, de fonds, de réseaux et de dispositifs d’État sans jamais avoir à répondre de leur fonction. Le boycott rappelle l’inverse. L’art n’est pas moins responsable parce qu’il est art. Il est responsable autrement, précisément parce qu’il agit dans le sensible, dans les récits, dans les images, dans la reconnaissance.

Idée reçue n°15. Un film critique devrait forcément échapper au boycott

Un film peut être critique à l’égard du gouvernement israélien et néanmoins participer à une opération de normalisation s’il circule grâce à des institutions qui bénéficient de sa complexité pour se donner une image démocratique. C’est l’un des points les plus difficiles, mais aussi l’un des plus importants.

Le boycott ne juge pas seulement le contenu d’un film. Il regarde ses conditions de production, de financement, de promotion et de circulation. Une œuvre peut être subtile, courageuse, ambiguë, voire critique, tout en servant malgré elle de preuve de pluralisme. Elle peut permettre à un État de dire au monde que ses artistes critiquent, que ses festivals débattent, que sa société est ouverte. Pendant ce temps, l’occupation, l’apartheid, le siège, la destruction et l’impunité continuent.

La critique interne ne suffit donc pas toujours à rompre avec le dispositif qui rend l’œuvre visible. Cela ne signifie pas que les films critiques seraient sans valeur. Cela signifie que leur valeur ne suffit pas à effacer les conditions institutionnelles de leur circulation.

Idée reçue n°16. Un artiste qui dénonce Gaza serait nécessairement un allié à préserver

Le fait qu’un artiste critique son gouvernement, qu’il prenne des risques ou qu’il dénonce publiquement la destruction de Gaza est politiquement important. Cela doit être reconnu. Mais cela ne règle pas toute la question. Le boycott ne juge pas seulement les opinions déclarées d’un artiste. Il interroge les conditions matérielles, financières et institutionnelles de circulation de son œuvre.

Un artiste peut être critique et néanmoins bénéficier de soutiens publics. Un film peut dénoncer une politique et néanmoins être utilisé comme preuve de pluralisme. Une œuvre peut être dissidente dans son contenu et néanmoins servir, par sa circulation internationale, à montrer qu’un État resterait démocratique, ouvert, capable d’autocritique.

Être un allié ne signifie pas être soustrait aux rapports matériels qui rendent possible son travail, sa visibilité ou sa consécration. On peut reconnaître une parole critique et refuser malgré tout le dispositif dans lequel cette parole est inscrite. Le boycott ne transforme pas automatiquement un allié en ennemi. Il rappelle qu’aucune alliance ne peut reposer sur l’oubli des conditions institutionnelles de la visibilité.

V. REPONDRE AUX OBJECTIONS PRATIQUES

Idée reçue n°17. Le boycott empêcherait les cinéastes israéliens de vivre

Le boycott n’empêche pas les cinéastes israéliens de créer, d’écrire, de filmer, de produire autrement, de chercher des formes indépendantes, de refuser des soutiens étatiques ou de rompre avec les circuits institutionnels compromis. Ce qu’il conteste, ce n’est pas leur existence comme artistes. Ce qu’il conteste, c’est l’usage possible de leurs œuvres dans une diplomatie culturelle d’État, le soft power.

Toute lutte politique non violente exerce une pression. Une grève exerce une pression. Un désinvestissement exerce une pression. Un refus de partenariat exerce une pression. La question n’est donc pas de savoir si le boycott a des effets. Il en a, et c’est son but. La question est de savoir ce que ces effets visent. Ici, ils ne visent pas l’existence d’individus. Ils visent la continuité d’un système de reconnaissance, de financement et de respectabilité.

Ce qui menace la liberté réelle des artistes, ce n’est pas le boycott. C’est leur possible enrôlement dans un système qui transforme les œuvres en preuves de démocratie et de vitalité culturelle, alors même que les conditions de vie du peuple palestinien sont détruites.

Idée reçue n°18. Le boycott empêcherait les programmations

Faux. Programmer n’est pas seulement montrer. Programmer, c’est donner une place, une valeur, une visibilité, une légitimité. Refuser une œuvre soutenue par un appareil institutionnel complice n’appauvrit pas une programmation. Cela rappelle qu’une programmation engage une éthique.

Un film peut être important, formellement intéressant, politiquement complexe, et pourtant circuler grâce à des soutiens problématiques. Le boycott ne nie pas la valeur possible d’une œuvre. Il affirme que cette valeur ne suffit pas à suspendre toute responsabilité.

L’argument de la programmation est souvent présenté comme une défense de la liberté culturelle. Mais une programmation est toujours une construction. Elle hiérarchise, elle choisit, elle rend visible, elle associe des œuvres à un cadre. Le boycott demande simplement que ce cadre ne serve pas à rendre fréquentable ce qui ne devrait pas l’être.

Idée reçue n°19. Le boycott serait une attaque contre le dialogue

Le dialogue ne peut pas être invoqué comme une valeur abstraite lorsqu’il sert à maintenir des relations culturelles normales avec des institutions compromises. Il ne suffit pas de dire qu’il faut dialoguer. Encore faut-il demander qui parle, depuis quelle position, avec quels moyens, dans quel cadre, et qui se trouve déjà privé de parole, de mobilité, d’archives, d’écoles, d’universités, de salles, de maisons et de lieux de vie.

Le boycott ne refuse pas toute parole. Il refuse le faux dialogue qui met sur le même plan un État doté de puissants instruments militaires, diplomatiques, financiers et culturels, et un peuple soumis à l’occupation, au siège, au déplacement forcé et à la destruction. Il ne ferme pas l’espace du dialogue. Il refuse que le mot dialogue serve à masquer l’asymétrie radicale de la situation.

Un dialogue qui demande aux Palestiniens de parler avec ceux qui normalisent leur oppression, sans poser comme condition la fin de cette oppression, n’est pas un dialogue. C’est une manière de masquer l’inégalité radicale des positions. Une forme de pacification symbolique, qui transforme une situation de domination en scène faussement partagée.

Idée reçue n°20. La critique suppose de voir les films

Pour critiquer esthétiquement un film, il faut évidemment le voir. Mais le boycott ne relève pas seulement de la critique esthétique. Il relève d’une critique politique des conditions de production, de financement, de promotion et de circulation.

On peut refuser un produit sans l’avoir consommé lorsque l’on conteste sa chaîne de production. On peut refuser un événement sans y assister lorsque l’on conteste ses financeurs ou ses partenaires. De la même manière, on peut refuser une programmation lorsque l’enjeu n’est pas le contenu d’un film, mais le cadre institutionnel dans lequel il est présenté.

Dire que la critique suppose la connaissance est juste si l’on parle du jugement esthétique. C’est insuffisant si l’on parle du boycott. Le boycott ne repose pas sur l’ignorance des œuvres. Il repose sur la connaissance des dispositifs qui les font circuler.

CONCLUSION

Le boycott culturel n’est ni une censure, ni une attaque contre les cinéastes israéliens, ni une haine de l’art, ni une fermeture du dialogue. Il signe le refus de toute complicité. Il affirme que la culture ne peut pas servir de refuge abstrait lorsque des institutions contribuent à la normalisation d’un État engagé dans l’occupation, l’apartheid et la destruction du peuple palestinien.

La censure interdit une œuvre. Le boycott refuse les complicités. Ce n’est pas la même chose.

Le cinéma n’est pas une ambassade, certes. Mais il peut le devenir lorsqu’il est pris dans des dispositifs de diplomatie culturelle, de financement, de prestige et de normalisation. C’est précisément cette capture que le boycott interroge. Il ne rabaisse pas l’art. Il le prend au contraire très au sérieux. Il rappelle que les images, les films, les festivals et les œuvres ne flottent pas hors du monde, et que le prestige de l’art ne saurait protéger des dispositifs institutionnels que l’on accepterait de contester partout ailleurs.

 

Merci au cinéaste Sylvain George pour ce travail