Bani Khoshnoudi - Août 2025
Je voulais essayer de mettre ces idées en images, mais quelles images ? Quelles idées, même ? C’est peu dire qu’aujourd’hui : je ne peux qu’exprimer une détresse et un vide face à cette tuerie en continue, cette indifférence de nos institutions, le paradoxe de nos soi-disant espaces de libre-expressions.
Une urgence, oui.
Donc pour répondre aux questions :
Comment faire face à l’urgence ? Par quels gestes, avec quelles propositions, quels mots ?
L’urgence est maintenant, mais l’urgence est toujours là. Elle a toujours été là pour beaucoup de gens. Alors que certain.es d’entre nous avons souvent exigé que l’urgence soit au centre de nos images, de nos travaux respectifs, de nos films, de nos textes, de nos gestes dans le quotidien, dans notre milieu, dans notre « industrie ». L’urgence n’a peut-être jamais été acceptée ni valorisée assez pour qu’on se retrouve aujourd’hui comme ça, paumé, perdu, face au vide…
L’urgence, malheureusement, n’est pas passagère et donc les gestes ne peuvent pas l’être. Quand on est né dans l’urgence, on le porte avec nous et c’est un choc quand on découvre que le cadre institutionnel ne résonne pas avec cette urgence. Nos milieux d’art sont dans l’auto-validation, dans le narcissisme esthétique, économique, alimenté par ses propres rythmes, ses propres économies, ses propres goûts. Donc comment percer cela avec nos petites voix, tout en sachant que ces voix seront ensuite récupérées, comptabilisées, traitées avec un effet passager, même manipulées ?
Je pense que notre responsabilité se trouve au sein de notre propre milieu, en plus de souligner et de briser le silence sur les atrocités dont nous sommes témoins. Sans se tromper d’objectif ou de cible, il faudrait tout de même parler des silences, des complicités et du statuquo socio-économique qui gère nos relations et nos prises de positions (ou pas).
Puis, montrer le malaise. Ce malaise profond qui nous envahit quand on voit qu’autour des atrocités, autour de la tragédie et l’urgence, il y a aussi un jeu narcissiste de surenchère personnelle ; une manière, alimentée par les réseaux sociaux de presque rendre banale la tragédie en cours au profit d’un individualisme et un culte de personnalité dont notre propre milieu, notre « industrie » de cinéma et audiovisuelle en tire du profit. Comment faire face et confronter ce protagonisme individualiste qui se prête à une réification des rapports à la merci des atrocités vécues par les Palestinien.nes, les migrant.es, les autres ?
Identifier tout d’abord nos racines dans un capitalisme au sein de nos propres gestes… nos manières de prendre ou pas positions, de nous mettre une fois de plus au centre.
Tout d’abord, nous ne devons pas nous mettre au centre. C’est le premier geste à intégrer dans notre quotidien. Trouver les autres voix, les multiples voix que nous n’écoutons jamais, traduire, retranscrire, relayer, comprendre, écouter, écouter… ne pas produire, forcement.
Comment fait-on / montre-t-on du cinéma en temps de génocide ?
Il n’y a pas de réponse quand le cinéma ne permet pas d’arrêter l’atrocité. Je n’ai pas de réponse à ça. Le cinéma, c’est la vie, c’est le reflet de nos vies, multiples, mais face à la mort, en continue, en images continues, admettons que nous sommes perdu.es.
Les images, ces témoignages, nous dépassent. Est-ce qu’on les mérite ? Est-ce qu’on est à la hauteur de ces vies, ces morts, transmises par ces images ? Il ne faut pas fermer les yeux, il ne faut pas baisser les bras, mais il faudrait prendre son temps. Il faudrait les écouter, sauvegarder leurs mots, leurs images, mais n’importe quel geste de « création », de « production » à partir de leurs images, en ce moment, pendant ce génocide, est une exploitation de leur misère pour un profit personnel. Le protagonisme dont je parle plus haut… c’est ce protagonisme qu’il faudrait mettre en question.
Pourquoi ne pas faire des films, écrire et transmettre des mots, sur notre propre faillite en tant que société, en tant qu’artistes ? Pourquoi, comme des vautours, planer sur leurs morts, comme matière première pour nos créations ? Ne sommes-nous pas aussi coupables de ce spectacle ? De quoi sommes-nous capables, enfin ? Est-ce vraiment un témoignage quand il ne s’agit pas de nos corps, de nos familles, de nos morts ?
Et donc quel cinéma est possible ?
Peu de cinéma reste possible.
Un cinéma qui porte en soi un mensonge, le mensonge d’un monde qui croit dans les images comme si elles pourraient changer ou « transformer » notre monde, n’est plus possible. Un cinéma qui parle de ce qui se cache dans son mensonge, qui soulève le voile sur les images et les mensonges autour, ce sont les images d’un cinéma (à venir) à vouloir. Le temps d’images sans questions est terminé.
Comment la Palestine change nos façons de faire / de montrer du cinéma (ou pas) ?
La Palestine est devenue, par ces images, par ces morts réduites en spectacle, le pire reflet de la violence de l’être humain, de sa capacité de destruction et de haine, de répétition, d’indifférence, puis une épreuve collective, un mépris ouvertement pratiqué, testé sur nous toustes. Est-ce que ça change nos façons d’être et de faire (du cinéma) ? Je ne sais pas. Je pense que cela nous change, point. Quel cinéma nous ferons, quel cinéma nous voudrions faire, voudrions faire du cinéma, tout court ? De quoi d’autre sommes-nous capables ? Pour moi, un certain cinéma a perdu son sens, justement. Puis, ce sont les actions dans la rue qui sont à valoriser, car si le cinéma reflète la vie et la pensée, il faudrait d’abord que cette vie montre sa colère, qu’elle brise l’indifférence et le silence pour qu’un cinéma (nouveau) puisse naître.
Montrer du cinéma… montrer ces formes et gestes du passé autour des mêmes questions. Il faudrait les connaître, les identifier, s’inspirer d’eux, mais ne pas tomber dans une nostalgie (révolutionnaire). Nous sommes dans un temps particulier, où nous devons mettre en question les gestes du passé, mettre en question nos valeurs et nos adhérences (aveugles) à des idéologies cachées derrière les atrocités, qui en tire du profit, des deux côtés.
Quels outils d’actions semblent efficaces, pertinents ou encore à inventer dans le monde de la culture/du cinéma ?
Il n’y a rien d’efficace dans nos gestes. Le chaos est un reflet du chaos de la tragédie. Il ne faudrait surtout pas réduire tout ce qu’on voit à des idées simples sur ce qui se passe en Palestine. La manipulation (d’images, de misère, d’histoire) est imprégnée dans le spectacle de l’atrocité. Les images sont en trop ; il y a trop d’images, l’éblouissement peut pousser vers des pas aveugles, des mots et des gestes en service de forces (cachées) fascisantes. La Résistance, oui, mais quelle résistance ? Se méfier des images, se méfier des écrans, se méfier de nos émotions. Questionner nos valeurs.
Avez-vous, ces dernières années, traversé des épisodes (silenciation, difficultés, ou au contraire engagements nouveaux) que vous souhaitez partager, raconter, nommer, discuter, narrer …
L’hégémonie et la censure arrivent dans des formes différentes. Dans des espaces parfois où on croyait être libres, pour critiquer, pour penser, pour parler à haute voix, on peut aussi se voir confronté par des idées (et idéologies) qui menacent la pensée critique. Cela vient bien sûr du statuquo hégémonique, mais peut aussi naître dans de nos milieux de militantisme de gauche où on peut vouloir formater et où on rejette des idées complexes sur certaines questions. Malheureusement, j’ai vécu des deux côtés des insinuations, des rejets, qui produisent un effet de « cancellation », puisque les idées critiques et radicales (depuis une position de femme iranienne contre tout pouvoir sur les corps et les gestes des femmes, y compris de la patriarchie religieuse) n’entrent pas dans le cadre des idées et du projet établis en France en ce moment. Voir mépriser des luttes de libérations féministes, subir mise sous silence par des discours et positions qui terminent en faveur des religions (n’importe laquelle) est pour moi écraser la pensée. Il n’y a plus de places pour discuter la religion dans notre société sans tomber dans une polémique, car l’amalgame est fait aujourd’hui, et cela de tous les côtés (droite comme gauche). Sans des connaissances réelles et en profondeur de certains sujets, tel que nous les vivons dans nos sociétés en « Moyen Orient », les personnes engagées dans des luttes discursives font de l’hégémonie d’idées et de censure envers d’autres.
Cela peut aller jusqu’au déni de l’existence de l’autre et de ses idées (sur la religion, sur la famille, sur l’état) et donc termine par générer une ambiance de stigmatisation de l’autre…
Donc où est la radicalité aujourd’hui ?
Avons-nous peur d’être critiques, par peur d’être récupérés par des gens dont nous ne partageons pas les idées (de droite) ? Mais devons-nous au même temps devenir des soldats aveugles pour des causes idéologiques et religieuses qui ne sont pas les nôtres ? J’ai bien sûr traversé des épisodes violentes autour des thèmes liés à la religion, et l’annulation de la pensée, la violence des propos et des gestes de mépris, tout depuis un langage simpliste et apologétique.
Je voudrais réfléchir collectivement à notre besoin d’appartenance, notre peur de critiquer tous les côtés, d’éviter les amalgames, car encore une fois, la gauche répète les mêmes erreurs commis il n’y a pas si longtemps quand en masse on a applaudi la révolution islamique en Iran, car elle se positionnait contre l’impérialisme. Pendant ce temps, pendant qu’on est occupé à défendre des choses que nous méconnaissons, les atrocités continuent à être planifiées, justifiées et accompliees… tout en utilisant notre colère pour compléter le spectacle.
Suggestions de films, livres, textes ou autres ressources pour penser la Palestine et la libération ?
Films :
Tous les films de Jocelyne Saab, dont « L’Iran, l’utopie en marche », « Beyrouth, ma ville », ou « Lettre de Beyrouth »
« Ici et Ailleurs », Anne-Marie Miéville et Jean Luc Godard
« War at a Distance », Harun Farocki
« Videograms of a Revolution », Harun Farocki et Andrei Ujica
« Hidden Faces », Claire Hunt et Kim Longinotto
Livres :
Figures du Palestinien, Elias Sanbar
Representations of the Intellectual (aussi une lecture audio disponible en ligne), Edward Said