BDS culturel : censeur toi-même !

Remarques au sujet des accusations de « censure » suscitées par la déprogrammation du film de Nadav Lapid au FID.

Je défends, pour ma part, que c’est l’inverse qui serait dangereux car si on suivait cette logique jusqu’au bout, le boycott ne devrait concerner que les œuvres explicitement sionistes, ce qui ouvrirait d’interminables querelles d’interprétation. Après avoir passé tant de temps à défendre l’idée qu’une œuvre n’est jamais réductible à son message politique, qu’elle constitue un monde singulier dont la valeur excède toujours les intentions de son auteur, il faudrait soudainement nous convaincre de rompre avec ce principe élémentaire avec lequel nous créons et consommons tous les jours la culture. Dès lors, chacun viendrait défendre sa lecture du film, démontrer qu’il est un allié ou, au contraire, qu’il demeure problématique. Une telle situation me paraît infiniment plus redoutable pour l’autonomie relative de l’art que le fait de s’en tenir à la question des financements. C’est même tout l’inverse : en refusant d’arbitrer le contenu des œuvres, le boycott protège cette autonomie à laquelle beaucoup demeurent légitimement attachés. Dès lors qu’on commence à juger les films sur leur degré de conformité politique, il n’existe plus aucune limite claire.

D’ailleurs si de tels critères étaient employés, en vérité, le champ d’action du BDS culturel serait réduit à peau de chagrin au point de n’être plus qu’un tampon de validation idéologique des films engagés sur la question palestinienne, tandis que le boycott se conçoit politiquement comme la volonté déclarée d’engager un rapport de force qui nous oblige à regarder l’asymétrie des rapports de force là où nous préférerions parler d’idées, de récits ou d’intentions, et nous intime à nous situer face à un appel historique concret, et non plus seulement face à des principes abstraits auxquels il est toujours plus facile de souscrire.

Il faudrait faire confiance au pouvoir subversif et sensibilisateur d’un film israélien alors même que le génocide le plus documenté de l’histoire contemporaine est également l’un des plus largement tolérés ? Allons donc, les amis ! Les images ne manquent pas, les preuves s’accumulent, les récits abondent, et pourtant les institutions continuent de soutenir Israël tandis que la moindre expression de solidarité avec la Palestine fait l’objet d’une répression croissante. Je ne compte plus autour de moi le nombre de camarades poursuivis, intimidés ou menacés pour leurs prises de position. Nous pesons chacun de nos mots. Nous vivons sous la menace permanente d’accusations d’apologie du terrorisme. Notre parole est surveillée, contrainte, littéralement étouffée. Dans ce contexte, il faudrait en plus s’entendre accuser d’être les censeurs de l’histoire ?

Si vous pensez réellement avoir raison sur ce coup-là, si vous tenez réellement à cette idée que la culture ne se boycotte pas, souffrez seulement d’entendre que votre vérité n’est pas audible pour ceux qui luttent concrètement, souffrez que ceux-là qui luttent parviennent parfois, de temps en temps, maigrement, misérablement, à faire basculer les choses en leur faveur, pour une fois, deux fois, allez peut-être trois fois seulement, et que cette fois seulement, on se met à les considérer avec sérieux, cette fois seulement où il est question de parler non pas de Palestine dans le cinéma et blablabla mais de la Palestine qui empêche POUR UNE FOIS notre petit monde feutré de tourner.

Prenez acte également de cette chose fondamentale : le BDS culturel n’est pas une invention de militants occidentaux excessifs ou déconnectés. Il répond à un appel formulé par la société civile palestinienne elle-même, qui demande que sa lutte soit soutenue selon des modalités élaborées à partir de son expérience concrète de l’oppression et de ses propres analyses stratégiques. Et si nous nous révélons infiniment impuissants ici en Occident à aider à ce que cesse le massacre et la colonisation, nous leur devons AU MOINS ÇA, c’est-à-dire s’aligner derrière leur campagne dictée selon leurs besoins et leurs termes.

Cette déprogrammation a d’ailleurs été demandée par des réalisateurs palestiniens et arabes qui refusaient que leur parole soit placée à équidistance de celle de cinéastes financés par des fonds israéliens, aussi critiques soient-ils du régime israélien. C’est un point essentiel, parce qu’on parle beaucoup de Nadav Lapid et très peu de celles et ceux qui ont estimé que leur présence dans le festival devenait impossible dans ces conditions.

C’est aussi pour cette raison que la comparaison que j’ai croisée ici et là avec les artistes travaillant avec Canal+ ne tient pas. Personne ne réclame qu’un cinéaste quitte Canal+ ou rompe tout lien avec une institution française. Le BDS n’est pas une théorie générale de la pureté politique. Il répond à une situation historique précise, à un appel précis, formulé par une société civile précise. La France n’est pas concernée par le BDS. Israël l’est. On peut ne pas être d’accord avec cette stratégie mais alors il faut avoir l’honnêteté de dire qu’on conteste la stratégie des Palestiniens eux-mêmes, et non prétendre parler en leur nom contre eux. Le boycott ne dit pas aux artistes ce qu’ils doivent penser, écrire ou filmer mais leur pose une question beaucoup plus concrète : quels liens acceptez-vous d’entretenir avec les institutions d’un État qui mène une politique d’occupation, d’apartheid et aujourd’hui de destruction massive à Gaza ?

Certains réalisateurs israéliens ont déjà répondu à cette question. Ils ont choisi de faire des films sans financement institutionnel israélien (Eyal Sivan, par exemple). Ils ont choisi de ne pas participer à certains événements soutenus par l’État israélien. Ces choix existent. Ils sont difficiles, très coûteux, mais ils existent. Nadav Lapid aurait pu faire ce choix lui aussi. Il a fait un autre choix. C’est son droit le plus strict. Mais il faut alors accepter que ce choix puisse être discuté, critiqué et qu’il ait des conséquences dans le cadre d’une campagne de boycott dont les règles sont connues depuis longtemps.

C’est précisément ce qu’est un boycott : une tentative de créer un rapport de force politique en refusant certaines formes de collaboration institutionnelle. On peut difficilement réclamer que ce rapport de force existe tout en exigeant qu’il ne produise jamais le moindre effet.

Louisa Yousfi, juin 2026