Catherine Libert - Août 2025
Je ne veux plus faire d’autres films que des films pour Gaza jusqu’à ce que ça s’arrête. C’est vraiment mon engagement. Il est là et personne ne m’arrêtera tant que ce ne sera pas fini. J’ai choisi corps et âme à plein temps.
Et le monde continue quand même. Comment vivre cette dissonance ?
Comme une surprise qui me met de plus en plus mal à l’aise. Parce que je t’avoue que moi, je ne me considère pas comme quelqu’un de militant à la base. Et donc, quand j’ai commencé à faire le premier film à Gaza, donc à Gaza, c’est parti de… Je suivais les réseaux sociaux, je voyais les images de Gaza sur Instagram et très vite, j’ai eu une espèce de conscience que c’était un fascisme mondial qui s’alignait à Gaza, qui commençait à utiliser Gaza aussi comme un laboratoire de l’armement mondial, donc qui nous concernait tout de suite. Et j’ai commencé à contacter des Gazaouis pour pouvoir utiliser leurs images et commencer à monter un film avec eux. Donc, tout s’est fait par les réseaux sociaux. Et en fait, au moment où je faisais ça, le geste était assez simple. Il n’y avait rien de compliqué dans cette construction. C’était en décembre 2023 que j’ai commencé. J’avais l’impression que tous les cinéastes étaient en train de faire ça. Enfin, moi, j’étais sûre qu’on était tous en train de faire ça. Donc, j’étais très confiante en me disant, voilà, il doit y avoir des centaines de films en train de se faire autour du monde sur cette question. Donc, pas de panique, tout va bien. Et en fait, presque deux ans après, je suis sidérée par le fait qu’on soit si peu. Je ne m’attendais vraiment pas, mais vraiment pas à ça. Donc moi, cette dissonance, elle m’a rendue militante profondément, puisque là, maintenant, voilà, j’ai un engagement où je veux donner ma vie pour ça. Enfin, je n’ai plus envie de faire autre chose. Et en même temps, elle m’a fait me rendre compte justement de cette espèce de déconnexion totale et permanente de l’Occident par rapport à la réalité de Gaza, tu vois. Mais moi, jamais, je n’aurais imaginé au départ, dès 2023, que tout le monde n’allait pas réagir comme ça, qu’il y aurait ce silence, qu’il y aurait… Et depuis, j’ai perdu énormément de choses. J’ai perdu des boulots, comme monteuse, j’ai perdu des amis, j’ai perdu… Je pense que la plupart des gens qui ont eu un lien à Gaza ont eu le même parcours. Je ne me considère pas comme quelqu’un d’unique par rapport à ça. Mais aujourd’hui, ce qui m’inquiète, c’est à quel point on est peu nombreux. Moi, je me suis éloignée de gens qui continuent à me parler continuellement des otages ou qui me disaient que j’étais en train de me faire manipuler par le Hamas, que les gens avec qui j’étais en contact à Gaza, c’était le Hamas. J’en ai eu beaucoup. Donc j’ai coupé court. Surtout que dans mon geste, comme j’étais inquiète de ça, c’est aussi terrible de penser ça, mais pendant les premiers mois, quand j’ai commencé à contacter les gens à Gaza, j’ai un peu fait une sélection de 10 personnes avec qui j’ai fait le film. Et ceux qui étaient le plus engagés dans la résistance sur le terrain, je n’ai pas continué avec eux parce que je savais que ça allait annuler le film, que ça allait l’anéantir. Alors qu’on pourrait quand même considérer aussi que ce serait bien normal de résister par rapport à l’occupation, mais je pense que ça c’est impossible, c’est encore à l’heure d’aujourd’hui impossible à formuler.
Le rôle de la culture et des festivals, des institutions ?
Au niveau des institutions, ce n’est pas quelque chose à quoi j’arriverais à penser parce que ce n’est pas mon endroit. Au niveau du cinéma, c’est quelque chose qui a été vraiment très clair pour moi dès le début. Moi, c’était même une nécessité, en fait. Et là, je parle vraiment pour moi parce que je peux très bien comprendre qu’il y ait des gens qui ne peuvent pas toucher à ces images, qu’il y ait des gens qui ne veulent pas montrer ces images. Je crois que là, on est vraiment chacun à un niveau personnel de vécu, de choses digérées ou pas. Moi, j’ai vraiment eu le sentiment très vite que le cinéma avait une capacité, en tout cas par rapport à ces images, c’est de rendre du temps à Gaza. Parce qu’en fait, nous, les images qu’on a de Gaza, elles sont morcelées, elles sont fragmentaires. Les stories, elles font entre 30 secondes et une minute chacune. Les Gazaouis, c’est quelque chose qu’ils m’ont exprimé très rapidement : que quand ils filment la catastrophe, un proche qui est en train de mourir, un enfant qui meurt devant leurs yeux, etc., ils ont conscientisé qu’ils n’ont qu’une minute de temps. C’est quelque chose de monstrueux. C’est-à-dire que pour dire au monde ce qu’il se passe, ils sont dans des consciences de fragmentation du temps, ce qui n’est plus du tout un lien humain normal. Enfin, c’est déjà pas normal d’avoir à filmer son enfant qui meurt pour faire comprendre au monde ce qui se passe. Mais par rapport au temps, je crois que le cinéma a cette capacité de réanimer le temps réel des choses. Et donc moi, c’est pour ça qu’à Gaza, le premier film, la question du temps, elle était fondamentale. C’est de redonner une durée à chaque regard, à chaque vécu sur des mois, sur plusieurs mois. Et là, le deuxième film que je fais avec Mahmoud, qui était le chirurgien au chef de l’hôpital Nasser, là, on le fait sur plusieurs années. On essaye aussi de visiter quel est l’impact des traumas, du génocide sur nos propres corps sur le très long terme. Je pense que c’est ça la mission capitale du cinéma. Si le cinéma peut vraiment faire quelque chose, c’est redonner du temps à Gaza parce que même les médias ne donnent que quelques secondes à peine depuis des mois. Et ça, pour moi, c’est la chose fondamentale. Après, les institutions… Moi, je suis quelqu’un de très sauvage dans mon cinéma, dans ma pratique, donc j’ai jamais fait trop avec. Là, j’essaye. C’est vrai que là, je commence à essayer, évidemment, de passer par des commissions, etc. pour le deuxième film, dans le but d’avoir des sous pour envoyer à Gaza. C’est un parallèle, mais qui compte aussi. Et en même temps, essayer d’aménager des contrats et des possibilités de travail pour pouvoir aussi trouver des façons de donner des visas à des gazaouis évacués, etc. Et que le cinéma puisse aussi être une plateforme concrète d’aide réelle dans des vies, je pense que ça, c’est aussi une réalité, en fait. Et que les institutions peuvent aussi appuyer, tu vois. Tout en sachant que l’évacuation, c’est aussi une façon de… C’est terrible à dire alors que Gaza est en train d’être exterminée. C’est la dissociation la plus douloureuse pour moi. Mais c’est de dire que toute évacuation en même temps joue le jeu de l’occupant, c’est-à-dire qu’on vide la Palestine. Et en même temps, il y a des gens que j’aime qui sont là-bas et que je veux sauver de la situation. Donc forcément, ça va être ça l’essentiel pour moi. Ça va être qu’ils survivent et donc il faut les sortir. Mais voilà, c’est très antinomique tout ça. Et là, l’État français est en train de… Enfin, plus maintenant, ils viennent de bloquer, mais d’organiser des évacuations de Gaza qui sont plus sélectives, tout ça est très monstrueux, c’est-à-dire qu’ils sont en train d’évacuer uniquement des artistes de Gaza. Mais je pense que c’est des événements qu’il faudra questionner aussi, nous, en tant qu’auteurs, artistes. De te retrouver avec des familles et de dire « Oui, je sais, il y a des événements, mais tu n’es pas artiste, tu ne peux pas sortir ». Enfin, jamais dans ma vie, je n’imaginais me retrouver dans des moments où je dois dire ça à des gens, en fait.
Un lien entre cette fragmentation du temps et le silence ou l’inaction ?
Là, je m’avance parce que je ne suis pas du tout spécialiste de l’image fragmentaire. Mais de nouveau, c’est de l’intuition. Et je le dis en toute humilité parce que je ne suis vraiment pas quelqu’un qui peut avoir une vraie réflexion philosophique sur ça. Et puis je crois que je suis trop fatiguée par le génocide aussi pour arriver à des conclusions claires. Mais je pense que cette fragmentation, elle nous déconnecte complètement du réel, qu’elle nous empêche justement de mesurer à chaque fois. Juste simplement d’être dans l’empathie, c’est juste de ça qu’il s’agit. Je réalise que quand je parle de Gaza à des amis occidentaux quelque chose qui marche dans le rapport d’empathie c’est de parler des gens qui filment, de parler de l’état des gens qui sont en train de filmer. c’est-à-dire que très souvent, quand il y a un bombardement, les gens qui filment, ce sont des proches c’est pas des journalistes. Imaginer que tu vis une scène où tu filmes ton voisin en train de brûler vivant. Nous en tant que cinéastes, c’est de dire : qu’est-ce que c’est ce geste ? Qu’est-ce que c’est que cette image en fait ? Qui a filmé ça et comment ? On se retrouve dans une situation comme ça, à filmer ça ? J’ai plusieurs amis cinéastes qui me disent que ces images sont tellement monstrueuses, on ne peut rien en faire. Mais moi, je crois que c’est le minimum de décence qu’on doit à Gaza, en fait. C’est non seulement de les regarder, mais d’en faire quelque chose. Parce que si leurs images ne circulent pas, c’est la mort. Tu vois ? Pour faire le premier film, j’ai visionné 300 heures d’images. Je pense que j’ai perdu sans doute une partie de moi-même dans ce travail parce que maintenant ça ne m’affecte plus du tout, je suis devenue une mécanicienne de ce genre d’image. C’est devenu quelque chose de très technique. Mais en même temps je pense qu’il faut arriver justement à dépasser cette horreur là pour se dire que nous, gens de l’image, on a quelque chose à faire avec ça, avec ces images ou à côté. Je pense qu’il y a énormément de choses à faire. La parole qu’on est en train de prendre toutes les deux, on peut aussi le faire avec des gazaouis. On peut parler à distance avec eux, enregistrer, transmettre ces enregistrements. Il y a un tas d’actions concrètes qu’on peut faire chaque jour. Et pour moi, la chose la plus importante que j’ai envie de dire aux gens en général, que ce soit des institutions ou des artistes, c’est surtout de prendre contact avec eux. Je ne me vois pas comme une autre forme qu’une porte-parole. Je ne suis qu’un médium à travers lequel eux peuvent s’exprimer. Je ne veux être rien d’autre. Et je pense que c’est important que ces médiums-là se multiplient. Que les gens prennent juste l’initiative d’aller sur les réseaux sociaux, de commencer à écrire. Ils ont besoin de ce lien, et une fois que ce lien il est établi, il change tout aussi. Je pense que le rapport justement au réel et à ce temps discontinu il change aussi complètement.
Et ce qu’il est important de dire aussi, par rapport à cette question du temps et du cinéma, c’est la question de l’actualité. Je crois que c’est quelque chose de très invalidant et très handicapant pour un auteur, surtout si on est dans un rapport plus poétique, je dirais, au cinéma : c’est justement d’arriver à avoir une distance sur quelque chose qui a toujours lieu actuellement. Or, maintenant, on est tellement dans un temps long que c’est devenu un peu obligatoire de réussir à prendre cette distance temporelle et surtout de se dire que toutes les formes qu’on pourra faire autour de Gaza, ce n’est pas du cinéma d’actualité, c’est un témoignage pour l’histoire. Je pense que ce qu’on est tous en train de faire, c’est des Nuit et Brouillard de la Palestine aujourd’hui. Et qu’il ne faut pas imaginer… même si là, justement, les dernières semaines ont été éprouvantes et vont l’être de plus en plus, parce que là, on est vraiment dans la phase finale… C’est très dur pour moi de le dire, mais il faut malheureusement insister sur ça. Là, la famine arrive dans un stade terminal, c’est-à-dire qu’on ne va pas pouvoir revenir en arrière, même si on nourrissait tous les gazaouis demain, il ne va pas y avoir de guérison possible. Et donc, ça veut dire qu’il faut se décoller de cette urgence, avec des formes qui doivent tenir par-delà cette urgence. C’est très important par rapport au cinéma, je crois. C’est de réussir à être un pas en avant. De même se dire qu’il n’y a plus Gaza demain, que ces formes-là restent. Parce qu’il va falloir tenir par-delà aussi pour aller vers une idée de justice, mais aussi même pour notre propre histoire. Parce que quand je parlais du fascisme mondial, je pense qu’il ne faut jamais perdre conscience de ça. C’est-à-dire que ce fascisme qui est en train d’établir toutes ces racines à Gaza, il nous concerne tous et toutes de très très près. Toutes les armes à intelligence artificielle, etc. qui sont en train d’être testées à Gaza, c’est pour nous en fait. C’est pour les gens qui vont résister contre ce monde. Donc c’est quelque chose qu’il ne faut pas perdre de vue. C’est-à-dire que Gaza est en train d’éprouver ce qui est testé pour nous, pour notre avenir. Tu vois, les lobbies qui sont en cours, qui financent Israël, qui financent fermement là-bas, c’est des lobbies comme Frontex. Frontex, c’est l’agence internationale aux frontières, c’est-à-dire que ça va concerner les migrants. Les tests d’armes qui ont lieu là seront bientôt des choses qui vont être installées à nos frontières. C’est vraiment important d’arriver à être sur plusieurs strates historiques à la fois, continuellement, pour ne pas perdre de vue le fait qu’on est tous concernés par ce qui se passe à Gaza et de très près. Je me suis peut-être un peu égarée, mais je crois que c’est assez important de faire le lien avec nous, de ne jamais mettre Gaza comme quelque chose de lointain.
Transcription d’une discussion téléphonique avec le collectif, août 2025.