LE BOYCOTT CULTUREL EST UN ACTE POLITIQUE.

La polémique autour de la présence du réalisateur israélien Nadav Lapid à la prochaine édition du Festival international de cinéma de Marseille (FID) a été présentée dans les colonnes du Monde comme un affrontement entre partisans du dialogue et tenants de la menace et de la censure. Pire, comme une campagne menée contre un réalisateur israélien sur le simple fait de sa nationalité.

Nous voulons dans ce texte rectifier des affirmations mensongères mais aussi proposer une lecture politique de cette polémique. Car le récit qui en est fait jusqu’à maintenant occulte, encore une fois, la véritable question en jeu : celle de la légitimité du boycott culturel comme moyen d’action politique.

Retour sur les faits

Le FID a décidé cette année d’organiser une programmation autour de la Palestine et du monde arabe dans un contexte marqué par bientôt trois années de génocide à Gaza, la poursuite de la colonisation en Palestine et la politique de la terre brûlée au Liban. Des cinéastes et programmateur.trice.s ont été contactés dans ce cadre. En parallèle, le FID a décidé d’inviter le cinéaste israélien Nadav Lapid. 

Rappelons, avant de poursuivre, le contexte : des professionnels du monde de la culture se mobilisent depuis bientôt trois ans, en France et à travers le monde entier, pour sensibiliser les institutions et organisations culturelles sur la question du boycott culturel et des politiques de normalisation qui participent à construire la vitrine respectable d’un Israël démocratique, pluriel et moderne et à blanchir les politiques génocidaires et coloniales de l’état israélien. Des textes ont été signés par des milliers de personnes, des réalisateurs israéliens eux-mêmes appellent au boycott de leurs films et un vaste mouvement d’échanges et de débats a gagné les mondes culturels autour de ces questions.

Le FID lui-même, approché par le collectif La Palestine sauvera le cinéma qui mène depuis des mois une campagne en faveur du boycott culturel, a reçu dès avril 2026 une proposition sur ce point en particulier : organiser en son sein un débat intitulé « Pourquoi boycotter la culture ? », qui aurait été construit avec les équipes du festival et ouvert aux professionnel·les comme au public. De tels échanges visent à poser le débat publiquement, à ouvrir des espaces de discussions autour de cette proposition du boycott culturel et à cheminer ensemble pour mieux en comprendre les enjeux. Ils ont déjà été organisés dans différents cadres comme les États généraux du documentaire de Lussas à l’été 2025, au Cinéma du Réel en mars 2026 ou encore au pavillon palestinien du Festival de Cannes en mai dernier. Cet espace de discussion a été refusé par le FID. 

C’est donc dans ce contexte qu’apprenant cette invitation faite à Nadav Lapid d’être membre du jury ou présent pour animer une masterclass ou une signature (les propositions n’ont jamais été complètement clarifiées par le FID lui-même), plusieurs cinéastes et programmateur·rices décident de retirer leurs œuvres de la programmation estimant que les conditions de leur participation n’étaient pas compatibles avec leurs convictions politiques et avec les espaces qu’ils souhaitent créer pour la réception de leurs oeuvres, et c’est leur droit le plus strict.  

Fin mai, le FID décide de renoncer aux activités prévues avec Nadav Lapid et confirme la programmation de ces films. Les soutiens de Nadav Lapid prétendent ensuite que cette mobilisation repose sur le simple fait qu’il est israélien, qu’il s’agit là d’une politique d’assignation et qu’il est victime de censure. 

Que s’est-il joué dans ces prises de positions ? Pourquoi ces cinéastes ont-ils voulu retirer leurs films ? 

Contrairement à ce qui est avancé, Nadav Lapid n’est pas mis en cause en raison de sa nationalité israélienne. Redisons-le donc fermement : le boycott culturel ne vise pas les artistes en raison de leur nationalité ni de leurs opinions personnelles. Ce qui est en débat ici c’est la réalité de son inscription dans des dispositifs institutionnels et politiques de l’état israélien. Réduire cette question à une attaque contre un individu permet donc encore une fois d’éluder le véritable enjeu qui concerne les institutions, les financements et les dispositifs de représentation culturelle liés à un État ainsi que les liens et le rôle que les cinéastes entretiennent avec eux. Revenons encore une fois sur des faits : le dernier film de Nadav Lapid, Oui, a été soutenu par le Israeli Film Fund, l’équivalent du CNC israélien, financé par l’État. Présenté au Festival de Cannes en 2025 comme une co-production israélienne, il a également concouru aux Ofirs, les principales récompenses du cinéma israélien. Par ailleurs, Nadav Lapid a choisi de participer à plusieurs reprises au Festival du Film Israélien de Paris, manifestation soutenue notamment par l’ambassade d’Israël et ouverte cette année encore par un discours de l’ambassadeur israélien en France. 

Les États ont toujours investi le cinéma, la littérature, les arts et les festivals comme des instruments de rayonnement et de légitimation. Les productions culturelles ne circulent pas dans un vide politique. Elles participent à la représentation des nations, à la construction de leur image internationale et à la diffusion de leurs récits. C’est précisément pour cette raison que le boycott culturel existe. Non parce que les artistes seraient responsables des crimes commis par leur gouvernement, ni parce que certaines œuvres devraient être interdites, mais parce que les institutions culturelles, les systèmes de financement et les politiques de diffusion jouent un rôle concret dans les stratégies de légitimation des États. En continuant à collaborer avec les institutions israéliennes (alors même qu’il n’en a pas la nécessité), Nadav Lapid participe à une vitrine essentielle de la stratégie de normalisation menée par l’État israélien. Cette mise en scène d’une société démocratique, pluraliste et autocritique contribue à atténuer la perception des réalités du génocide, de l’occupation, de la colonisation dénoncés par un nombre croissant d’acteurs internationaux depuis bientôt trois ans. 

Refuser de considérer la décision des cinéastes de retirer leurs films comme une prise de position politique et la présenter comme une campagne de pression ou une atteinte à la liberté de création ou de diffusion dans les colonnes du Monde le 6 juin 2026 ou dans le communiqué du FID relève du mensonge éhonté et de la mauvaise foi. Il n’y a jamais eu de pression sur les financeurs ou les partenaires du FID, ni d’appel au boycott du festival et les cinéastes ont exercé leur stricte liberté de conscience en annonçant retirer leur film si Nadav Lapid était programmé. 

En faveur du boycott

Le boycott constitue depuis longtemps un outil politique de pression non violente permettant aux sociétés civiles d’agir lorsque les États refusent de prendre leurs responsabilités. La légitimité d’une lutte qui répond à l’appel lancé dès 2005 par la société civile palestinienne dans le cadre du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), inspiré de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, est un aspect absolument passé sous silence dans l’article du Monde qui relaie avant tout le discours et point de vue du cinéaste Nadav Lapid qui devient central au sein de ce débat. 

Ce débat qui traverse aujourd’hui le monde du cinéma français ne devrait pas porter sur le droit de créer ou de montrer des films, parce que ce n’est pas de cela dont il s’agit. Il porte sur la responsabilité des cinéastes et des institutions culturelles face à l’appel au boycott lancé par la société civile palestinienne et sur notre capacité collective à interroger les liens entre culture, financement et pouvoir. La question est de savoir si les institutions culturelles et les bénéficiaires de ces institutions, en l’occurrence ici, les cinéastes, peuvent continuer à fonctionner comme si de rien n’était lorsque un génocide et des politiques coloniales menés en toute impunité par l’état d’Israël sont documentés quotidiennement et que les appels à rompre avec les mécanismes de normalisation de cet État se multiplient à travers le monde. 

C’est à cette question que répond le boycott culturel. Non par la censure, mais par un refus de la normalisation. Non contre les artistes en raison de leur nationalité, mais contre les institutions et les mécanismes qui contribuent à rendre acceptable ce qui ne devrait pas l’être. C’est ce débat politique que le monde du cinéma refuse d’affronter lorsqu’une polémique relayée comme une trainée de poudre substitue la question de la nationalité à celle des institutions. C’est pourtant ce débat qu’il est aujourd’hui essentiel de mener dans tous les espaces culturels. 

 

RDV à Marseille les 9, 10 et 11 juillet 2026 où nous animerons avec nos partenaires et alliés des espaces de discussion sur le boycott culturel. Programme à venir, suivez-nous sur les réseaux : Instagram

 

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