Lettre de retrait du jury du 37e FID Marseille - Ana Vaz

à la direction du FID Marseille,

c’est avec déception et regret
que je vous adresse cette lettre
pour vous annoncer ma décision
de me retirer du jury du 37eme
FID Marseille.

votre communiqué du lundi 8 juin,
dans lequel vous souscrivez pleinement à la tribune
« le cinéma n’est pas une ambassade » (sic)
constitue un acte de désolidarisation publique
avec vos allié·es et invité·es historiques,
surtout celleux qui se sont engagés auprès des
luttes anti-coloniales et des peuples minoritaires
au nom d’un cinéma faussement symétrique.

 

cette décision me semble trahir les cinéastes
qui investissent leur parole et leurs luttes
auprès de vous depuis plusieurs années,
et donc trahir l’histoire du festival.

 

comme vous le savez,
tout cinéma est politique :
tout film est, parfois malgré lui,
un ambassadeur des postures,
des visions, des perspectives.


votre position en faveur d’un cinéma
qui prime sur ses conditions de production,
d’un art qui « transcende »
l’apparat qui le rend possible,
contribue à l’asymétrie systémique
qui rend les peuples dominés invisibles
et les peuples dominants
plus que visibles.

 

face à la situation actuelle,
il ne me semble pas possible de défendre
une « liberté de programmation »,
mais plutôt des responsabilités
humaines et politiques
à la hauteur de notre temps,
surtout face à un génocide
toujours en cours et
à l’invisibilisation
à l’anéantissement
d’un peuple,
d’une culture
des écosystèmes
et de ses capacités
d’autodétermination.

 

sous couvert de la défense de la liberté,
héritée des Lumières coloniales,
vous me semblez défendre
un principe de « symétrie »
qui est en soi asymétrique.


encore plus grave est votre
manque de solidarité envers
vos invité·es et cinéastes,
qui ont exprimé leur indignation face
à votre positionnement actuelle.


en publiant ce communiqué,
vous déqualifiez vos invité·es
et les rendez plus vulnérables.

 

les conséquences de cette attitude
se manifestent dans des émissions médiatiques
qui dépeignent ces cinéastes
comme des caricatures,
des cibles d’une
offensive politique.


malgré nos multiples alertes
et nos demandes
d’une prise de position
plus cohérente et éthique,
en accord avec votre propre histoire,
vous avez décidé de rester ferme
sur votre communiqué et
de ne pas vous manifester
contre une telle banalisation
de la violence médiatique.

 

je suis née sur un continent fondé
sur l’un des plus grands cosmocides
de l’histoire humaine :
plus de 300 millions de personnes,
des sociétés et des formes de vie
ont été exterminées
au profit de l’empire
que nous siège
aujourd’hui.


l’histoire excluante de
l’humanisme européen
vient de loin et nous devrons
nous confronter à son propre
aveuglement
car l’histoire s’écrit
dans le présent
et le futur nous regarde.

 

alors que vous défendez
les valeurs de « liberté »,
ce que nous témoignons
dans les médias
est la transformation
d’une tragédie collective
en un drame personnel
et institutionnel.


votre silence et votre posture
sur cette affaire rendent
ma participation en tant
que membre du jury
intenable.

 

concernant la projection de mon film,
je souhaite que la séance soit transformée
en un espace de débat avec des membres
des collectifs concernés.
je vous prie de rendre
cela possible.


j’espère que vous comprendrez ma position :
c’est une question de principe de fidélité
aux valeurs qui me constituent,
et que je ne saurais trahir.


j’espère par ailleurs qu’un espace
pourra être préservé lors de cette édition
pour permettre un véritable débat avec
les voix qui doivent être entendues.
je vous souhaite du courage.

—————————————————————————————-

to the direction of FID Marseille,
it is with disappointment and regret
that i am writing to you to inform you
of my decision to withdraw from
the jury for this year’s 37th edition
of FID Marseille.
your press release of monday 8th of june,
in which you fully endorse the petition
‘cinema is not an embassy’ (sic), constitutes
an act of public disengagement and lack of solidarity
with your long-standing allies and guests,
particularly those engaged in
anti-colonial and minority struggles,
in the name of a falsely symmetrical cinema.

this decision strikes me as a betrayal
of the filmmakers who have been sharing
their voices and their struggles with you for several years,
and thus a betrayal of the festival’s history.
as you are well aware,
all cinema is political:
every film is, in spite of itself,
an ambassador of postures,
visions and perspectives.
your stance in favour of a cinema that takes precedence
over its conditions of production,
of an art form that ‘transcends’ the apparatus
that renders it possible, contributes to
the systemic asymmetry that renders
oppressed peoples invisible
and the oppressors all
the more visible.

given the current situation,
it is impossible to defend
a ‘freedom of programming’,
but rather human and political responsibilities
commensurate with our times,
especially in the face of
an ongoing genocide
and the brutal erasure
and annihilation
of a people,
a culture,
ecosystems
and their capacity
for self-determination.

under the guise of defending
a so-called “liberty”,
inherited from
colonial Enlightenment,
you appear to be defending
a principle of ‘symmetry’
which is in itself asymmetrical.
even more serious is your lack of solidarity
towards your guests and filmmakers,
who have expressed their outrage
against your current stance.
by publishing this statement,
you undermine your guests,
rendering them vulnerable.

the consequences of this attitude
are evident in the media broadcasts
that portray these filmmakers
as caricatures, as targets
of a political offensive.
despite our repeated
warnings and requests
for a more coherent
and ethical stance,
in keeping with your
own history,
you have decided
to stand by your press release
and not to speak out against
such trivialization of media violence.

i was born on a continent founded
on one of the greatest cosmocides
in human history:
more than 300 million people,
societies and ways of life
exterminated for the sole benefit
of the empire that
hosts us today.
the exclusionary history
of european humanism
goes back a long way,
and we must confront
its own blindness;
for history is written
in the present
and the future
looks back at us.

whilst you defend a blinded ‘liberty’,
what we are witnessing in the media
is the transformation of
a collective tragedy
into a personal and
institutional drama.
your silence and
stance on this matter
render my participation
as a member
of the jury
untenable.
regarding the screening of my film,
i would like for the session to be
transformed into a forum for debate
with the members of concerned
groups and collectives —
i beg you to make this possible.
i hope you will understand my position:
it is a matter of principle and of loyalty
to the values that constitute me,
and which i cannot in any way betray.
i also hope that a space can be dedicated
to allow for a genuine debate with
the voices that need to be heard
during this year’s festival.
overall, i wish you courage.