Lola Maupas - Mars 2025
Texte écrit pour être lu à l’occasion d’une rencontre au festival Cinéma du Réel avec Fatma Chérif, Catherine Libert, Maher Abi Samra et Tariq Teguia, après la lecture du texte « Trompe l’œil » de Ghassan Salhab et dans le cadre de son atelier.
Ghassan m’a proposé d’intervenir il y a quelques jours. Sur le coup je n’ai pas trop su quoi lui répondre. Le soir je suis rentrée chez moi. Comme tous les jours j’ai regardé, puis partagé, des images de Gaza sur les réseaux. Pour que les gens qui me suivent, en Occident, puissent voir ce que la télévision passe sous silence. C’étaient des images horribles, j’étais désespérée, mais je l’ai fait assez machinalement, en triant juste parmi les scènes pour ne pas poster d’images dégradantes.
Le lendemain matin, j’ai vu une autre vidéo, qui ne leur ressemblait pas. C’était un petit garçon filmé par sa mère juste avant la reprise du génocide. En temps de cessez-le-feu, donc. Il pose fièrement avec une assiette de gâteaux, dans sa tente, et on commence à entendre un avion qui se rapproche. Le garçon met sa petite main sur la jambe de sa mère. Elle n’a pas éteint la vidéo, le téléphone filme ici et là. Gros plan sur la main fébrile. Bruit assourdissant d’un bombardement. Elle suffoque et il la réconforte, puis elle le réconforte. Le téléphone est égaré dans la main de l’adulte, tout proche de la tête de l’enfant, on voit la peur. On voit aussi en gros plan l’autre main de la mère qui entoure son fils. On voit dans son geste qu’elle aimerait pouvoir le protéger et qu’elle sait que ce n’est pas possible.
Cette vidéo-là m’a fait exploser. Pas les nombreuses vidéos des corps déchiquetés, des bébés empalés, des hommes dont on voit la cervelle à travers le crâne décharné. Non, c’est cette vidéo-là, où on ne voit rien (à part quelques gros plans pris involontairement) qui m’a fait fondre en larmes. Sur les autres, on voit tout, mais je les regarde avec distance. Et je ne pense pas que ce soit, comme on le lit par exemple chez Susan Sontag, par anesthésie : c’est une distance, pas une habitude.
Alors j’ai repensé à quelque chose qui m’est arrivé, à a un certain stade du génocide. Ça m’est arrivé progressivement, et c’était une grande honte pour moi.
Pendant peut-être une des périodes les plus violentes, j’ai eu l’impression que ça n’existait pas. Que les enfants morts, les femmes en pleurs que je voyais, n’étaient pas réels. Je continuais pourtant à militer quotidiennement, à partager les images, à être indignée. Je savais intellectuellement que ce qui se passait était réel, mais, dans mon corps, j’avais l’impression que ça n’existait pas vraiment. Que c’était un endroit qui ressemblait à chez moi, avec le même genre de bâtiments, où les enfants ressemblaient à mes petits cousins, mais que je le rêvais, que je l’avais inventé, dans ma tête. Que c’était juste un délire. Il a fallu que ça se passe véritablement chez moi, au Liban, dans des lieux et des rues que je reconnaissais, pour que j’arrive à renouer avec la réalité.
Il a surtout fallu des images plus quotidiennes, plus ordinaires (comme l’enfant avec les petits gâteaux) qui soudain faisaient éclater le réel et me sortaient de cet état de négation.
Dans ton texte Ghassan, tu places la suspicion de l’image dans l’écart entre « nos » images et « leurs » images. Je pense qu’il y a de ça. Que la provenance de l’image influe sur sa réception, et son refus, sa disqualification.
Mais je me demande si ce n’est pas, aussi, quelque chose qui a trait à la nature de l’image en elle-même, et qui fait que même nous, de là-bas, qui n’avons pas ces biais racistes ou politiques là, pouvons expérimenter un refus de l’image, parfois même jusqu’à un refus du réel.
Je pense qu’il y a un au-delà de l’horreur, qui est un territoire nouveau (je n’avais pour ma part jamais vu, en images, ce niveau de violence), à partir duquel on ne peut plus accepter l’image. Et c’est là qu’on se retrouve à douter de sa réalité.
Je le reprécise, je ne parle pas d’un doute qui reviendrait à penser qu’elle a été fabriquée (pas du tout) mais d’un doute plus flottant quant à sa possibilité de faire partie du réel. Une forme de scepticisme élémentaire.
Je me suis demandé si c’était similaire, ou pas tout à fait, aux images des camps de la mort, qui connaissent aussi une forme de négation. En me rappelant qu’adolescente, je m’étais beaucoup confrontée aux images du camp d’Auschwitz, où a été tuée une partie de la famille de mon père. Je me souviens d’un sentiment un peu différent. Il y avait une forme d’irréalité, mais davantage parce que ces images sont parcellaires. Comme un puzzle auquel il manque des pièces. Parce que ce sont souvent des images prises après. Où l’extermination en elle-même n’est pas visible, il faut donc la penser à partir des traces qu’on a.
En cela les images de Gaza sont très différentes. Et devant elles, la difficulté à accepter le réel me frappe plus. Pour plusieurs raisons :
Déjà parce qu’on voit l’inacceptable, on voit la mort en face, littéralement le moment de la mort, et d’une mort-supplice. Il n’est alors même plus possible de s’imaginer à la place de l’autre. C’est donc une scène d’une telle violence que paradoxalement elle peut couper l’empathie (je ne peux pas me mettre à la place de l’autre), et rendre possible la négation (personne ne peut souffrir comme ça – et personne ne peut faire souffrir quelqu’un comme ça !).
(Ce qui est paradoxal, parce ces images sont brutes, et qu’elles sont donc le plus réel qu’il soit : uniquement capturées, dans l’instant, pas montées… Ici l’image est tellement réelle qu’on arrive plus à la regarder.)
Mais je pense aussi que cette négation est liée au fait que ça se passe maintenant, ailleurs mais maintenant. Que ces réalités coexistent dans la même seconde. La nôtre ici et la leur là-bas. Et cette coexistence des mondes étant parfaitement insoutenable et monstrueuse, on supprime un des deux mondes. Il ne peut pas exister.
Tout ça met sur la voie d’une nouvelle forme de négation de l’image, qui n’est pas politique mais psychologique. Qui n’est pas une disqualification du discours de l’autre mais simplement l’impossibilité d’accepter l’horreur du réel, en raison de son intensité et de sa contemporanéité.
Et c’est là qu’on est doublement perdants.
Parce que l’inacceptabilité du réel vient doubler la négation politique, qui existe bien, et qui est exercée par les discours dominants.
Parce que nous sommes donc dans un monde de post-vérité, où toute phrase énoncée devient réelle (quand elle est prononcée par les « bonnes » personnes), mais que face à ça l’authentique réel a perdu son pouvoir de réel.
Et c’est là que je te rejoins Ghassan, sur la différence entre la réception de nos images et leurs images, qui est en fait celle de l’existence de notre réel et leur réel :
Aux puissants le pouvoir de décider de ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, pendant que notre réel à nous est tellement meurtri que l’on peine à le considérer encore comme réel :
Pendant que certains ont un pouvoir absolu sur le réel, le nôtre est devenu relatif. Et il va falloir, impérativement, re-négocier nos droits sur celui-ci.