Maher Abi Samra - Mars 2025
Lors d’une séance spéciale organisée par le festival Cinéma du Réel en mars 2025, le réalisateur libanais Maher Abi Samra a écrit et lu un texte. Le voici avec quelques passages qu’il a modifiés, depuis, par endroits.
Avant toute chose, je tiens à préciser que j’emploierai l’expression « homme blanc » dans ce texte, qui ne fait pas référence à la couleur de peau, mais à la catégorie sociale de « blanchité ». Cette expression est donc à prendre dans un sens politique.
Comme toujours, avant qu’une guerre ne commence, la machine médiatique se mobilise pour diaboliser ses ennemis, de manière à ce qu’ils deviennent tuables.
Lorsque l’homme blanc fait la guerre à des peuples des pays du Sud, trois types d’images émergent :
1- L’image des populations civiles victimes.
2- L’image des groupes combattant l’oppresseur, définis comme barbares, terroristes.
3- L’image de l’homme blanc héroïque défendant des valeurs supérieures, combattant pour « nous libérer », comme cela se passe dans le discours israélien pendant la guerre contre les Palestiniens, les Libanais, les Syriens, les Yéménites, lors de l’invasion américaine en Irak, en Afghanistan, au Vietnam, lors de l’occupation française en Algérie, etc. Ces guerres ont toujours été justifiées comme étant une « mission civilisationnelle pour atteindre des objectifs nobles. »
Ces trois types d’images sont fabriqués et créés par l’oppresseur. C’est lui qui les rend possibles, qui va jusqu’à construire leur décor et leurs détails. Il est celui qui juge ensuite l’importance de ces images, leur diffusion ou suppression, en contrôlant les médias et les réseaux sociaux en général. Je voudrais développer la double image qu’il a construite de nous : d’une part, celle de la victime, et d’autre part, celle du terroriste.
1- les images de victimes
Ces images sont souvent diffusées en dehors des médias officiels, notamment sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas ici ouvrir le débat sur la nécessité ou non de filmer les victimes pour susciter de l’empathie et faire réagir la communauté internationale.
L’image, pour les colonisés qui la produisent, est en elle-même un acte de résistance, un acte de survie. Mais j’aimerais questionner la lecture des images qui nous parviennent, de mon point de vue de cinéaste.
Je me demande pourquoi on a besoin d’avoir recours à l’image de nos corps dispersés, de nos corps victimes, pour témoigner de la violence que l’on subit, pour démontrer la violence de l’agresseur, et à partir de quel degré d’extermination, on commence à susciter l’empathie et la révolte en Occident.
Les corps humiliés, déchiquetés, endommagés, tués, sont toujours des corps non blancs. Il est rare de voir des images de corps de victimes blanches. Il n’y a pas d’images des corps des victimes du 11 septembre, ni des corps des victimes du 7 octobre. Bien que ces images existent, elles ont été censurées, et celles qui sont diffusées sont seulement quelques images sélectionnées pour des raisons politiques.
En ce qui concerne le 7 octobre, la plupart des images montrant des corps morts israéliens ont été censurées. Un montage préparé par l’armée israélienne a été diffusé en novembre 2023 dans certains cercles choisis en Occident (auprès de journalistes choisis et des députés à l’Assemblée nationale en France par exemple, pour montrer le terrorisme palestinien qu’il faudra combattre). C’est un choix politique de refuser de les diffuser plus largement : selon moi, ces images donneraient une image d’Israël/des Etats-Unis comme affaiblie, rabaissée au niveau des non blancs. Or, on ne les montre jamais comme victimes.
On n’a pas besoin de recourir aux images pour les victimes du 11 septembre, du 7 octobre, celles du Bataclan, pour ressentir ce qu’elles ont vécu et comprendre qui est responsable de ces violences. Alors pourquoi avons-nous besoin de montrer les corps des victimes non blanches pour prouver le crime et pour susciter l’empathie ?
La journaliste et philosophe Susan Sontag a abordé cette question dans son livre Devant la douleur des autres. D’après elle, plus un lieu est lointain, plus il est perçu comme exotique, plus il devient facile d’exposer librement les images qui en proviennent. Le spectateur occidental peut alors regarder tous les détails de la mort, des corps mutilés et du sang, sans retenue. Ces images obéissent, selon elle, à des logiques racistes de construction de l’Autre : elles suggèrent au monde occidental que ce type de violence ou de guerre n’existe que dans des pays pauvres et arriérés, et non dans les sociétés civilisées.
De plus, l’exposition massive à des images violentes engendre une sorte de flottement dans le jugement moral, d’usure émotionnelle, qui finit par transformer ces images en clichés vides de sens. La surenchère d’images horribles pour créer un impact émotionnel, nous plonge dans une sorte de voyeurisme moral (ce que Santag appelle l’ethical voyeurism).
J’en arrive à la question suivante : le témoignage visuel des victimes est-il une preuve en soi, une preuve objective ? Autrement dit, les images que nous recevons, les lisons-nous de la même manière ici et là-bas ? En Occident, la lecture dominante de l’image n’est-elle pas une lecture raciste, islamophobe et coloniale ?
Judith Butler en parle dans son texte sur Rodney King, un homme noir américain, arrêté par la police à Los Angeles en 1991 et violemment battu. Quelqu’un a par hasard filmé la scène. On pourrait penser que cette scène est une preuve en soi de la violence raciste de la police. Pourtant, lors du procès, les jurés (blancs) ont interprété les images de la violence extrême subie par Rodney King, alors qu’il était à terre, battu sans pitié, comme une preuve de sa culpabilité. Car les jurés ont vu ces images à travers leur lecture raciste, qui suppose que le corps non blanc est un corps dangereux, coupable.
Selon eux, le corps de Rodney King est coupable. La main de Rodney King qui se lève, pour se défendre des coups de la police, est une main qui attaque.
Idem en Palestine : la lecture hégémonique en Occident remet sans cesse en cause la réalité du crime et son ampleur ; le regard est suspicieux envers les Palestiniens ; les Palestiniens sont considérés comme responsables de ce qui leur arrive.
Ainsi, les images n’existent jamais de manière objective. Elles ne sont pas des preuves. Elles peuvent dire une chose et son contraire en fonction des préjugés avec lesquels nous les voyons et les lisons. Elles sont dirigées et interprétées à travers le « modèle historique racial », comme l’a dit Franz Fanon.
Concernant Rodney King, il y a eu un grand mouvement de révolte suite à son procès. Les images ont donc été utiles. Mais si jamais aucune révolte n’avait eu lieu, les images auraient-elles servi à quelque chose ? Ne se seraient-elles pas retournées contre les victimes de racisme, les terrorisant ? Les images qu’on reçoit de Palestine doivent nous pousser à l’action collective, sinon elles se retourneront contre nous, elles nous terroriseront.
2- les images de terroristes
Il n’est pas nouveau que la résistance, son image, sa légitimité à faire face à la violence de l’occupation, soient occultées. Si ces images sont montrées, c’est pour démontrer que celui qui lutte en employant la violence agit pour la violence. C’est un « barbare », un « terroriste », responsable de la violence de l’agresseur et des victimes civiles.
La résistance existe depuis longtemps, elle n’a pas commencé avec les islamistes.
Il a toujours existé des résistances nationales, arabes, de gauche, qui étaient occultées en Occident ou montrées comme terroristes.
À l’époque de résistances majoritairement non islamiques, plusieurs cinéastes du Sud ont filmé la résistance armée et ont montré les résistants dans leur légitimité à se battre.
Mais avec la défaite des mouvements de gauche et nationalistes arabes et avec l’émergence de mouvements de résistances islamiques, il y a un malaise chez de nombreux cinéastes du Sud, qui refusent de donner à voir la résistance islamique en tant que résistance légitime. Il y a de nombreuses raisons à cela : éviter d’être classés comme complices du terrorisme, désaccord avec l’idéologie islamiste, mais aussi soumission au système de production et de diffusion en Occident. Si beaucoup de réalisateurs arabes dans les années 70 étaient produits par des centres nationaux arabes et par des institutions qui soutenaient la résistance (par exemple l’institut du film palestinien ou le centre de cinéma algérien), aujourd’hui les réalisateurs des pays du Sud trouvent leurs financements quasi exclusivement en Occident et dans les pays du Golfe alliés à l’Occident. Ils se replient alors sur notre image de victime, qui peu à peu, est devenue celle avec laquelle nous voyons nos sociétés. Nous en sommes même arrivés à fabriquer cette image et à la diffuser.
Les « mauvais » résistants fabriquent, eux aussi, leurs propres images. Lors de mon travail sur l’image produite par le Hezbollah et diffusée par ses médias, dans le cadre de la recherche que je menais pour mon film « Femmes du Hezbollah » en 1999, j’ai remarqué que les images produites par le parti étaient souvent les mêmes que celles diffusées en Occident. Mais si on examine le texte commenté sur l’image, on constate qu’en Occident, c’est la violence et le fanatisme du Hezbollah qui ressortent de ces images. Alors que ces mêmes images sont produites par le Hezbollah pour convaincre son public et nous convaincre de la légitimité de sa résistance et de sa force.
Je me souviens que pendant le montage de « Femmes du Hezbollah » en France, un responsable des documentaires d’Arte est venu voir une version du film en fin de montage. Selon lui, il manquait des images qui donnaient à voir la violence du Hezbollah.
Il m’a alors demandé d’ajouter des scènes de propagande de Hezbollah, car pour lui, elles incarnaient, non pas la force de la résistance, mais bien la violence du parti.
Je me demande alors : avons-nous, cinéastes, une place en dehors de ces deux images ?
3- Nous approprier notre image
En tant que cinéaste, je me demande, quelles sont les images que je peux filmer et diffuser, étant donné que les images des victimes sont devenues une exposition d’images, une exhibition, un spectacle, et comment dépasser la double assignation victimes/terroristes, qui est créée par ceux qui nous oppriment. Je veux faire des films en partant du principe que le spectateur, blanc ou non blanc, est mon égal. Si on est égaux, je n’ai pas besoin de montrer nos corps morts pour témoigner de la violence qu’on subit et prouver qu’on a le droit de résister.
Je pense que lorsqu’on vit en Occident, il est essentiel de se demander comment tout cela a pu se produire, quel est le rôle de nos gouvernements, ce que nous pouvons faire à notre endroit.
En tant que cinéaste arabe, je ne veux pas montrer nos corps détruits, car je pense que ces images qui nous montrent comme des victimes deviennent un outil pour nous terroriser. Les Israéliens filment les prisonniers palestiniens nus et diffusent ces images.
Ce qu’ils veulent c’est non seulement terroriser les prisonniers, mais terroriser toute une population (palestinienne et arabe) et détruire tout esprit de résistance, toute révolte possible, annihiler notre dignité.
C’est pour cela que je tiens à assumer un point de vue clair, en mettant en avant l’image de la résistance et sa légitimité, et non pas les images qui terrorisent, et nous figent dans le rôle de la victime. Le droit fondamental à la vie doit être affirmé. La paix, si elle n’est pas porteuse de justice, n’est qu’une forme d’humiliation. Je veux filmer les vivants, et non pas les morts, car les vivants sont ceux qui vivent la tragédie et qui résistent. Laissons les morts reposer.