Olivier Marboeuf - Août 2025
Un cinéma de visages sales
Rituel parmi tant d’autres de l’été culturel français, les États Généraux du film documentaire de Lussas ouvrent leurs portes en ce mois d’août. Comment, dans ce foyer d’un cinéma qui se rêve engagé, est-il possible d’accueillir les images et les voix radicales que nous adresse la Palestine ?
Nous sommes nombreux à penser que ce cri ne saurait être la matière première d’un nième projet de film, de quelques cycles et rencontres émues. Nous n’en sommes plus là. Car ce qui se passe en Palestine marque en réalité la fin d’un certain cinéma et de sa bonne conscience. La Palestine brise un miroir. Cela fait longtemps que ce miroir résiste, solide rempart de l’innocence de celles et ceux qui se sont donné·es pour mission de « faire parler » le monde, prenant la suite des missionnaires et autres anthropologues occidentaux. Et le monde a répondu violemment, une fois de plus, à cette proposition de médiation confortable. Est-il encore souhaitable, alors, de poursuivre cette petite histoire du cinéma en France comme si de rien n’était alors que la Palestine nous fait signe depuis l’enfer, alors qu’Israël nous rappelle sans vernis et sans masque ce qu’est l’Occident et ce qu’a toujours été son projet ?
Le miroir est cassé.
Aurons-nous le courage de regarder à travers ses débris et d’accepter enfin de nous salir les mains ?
Le seul véritable bénéfice de ce drame sans fin est peut-être que l’on arrête d’avoir des discussion inutiles portées par des personnes dont le seul objectif est d’avoir les mains propres et l’esprit tranquille, de se regarder dans un miroir narcissique, d’y voir les bons de l’histoire et les humanistes qui donnent des leçons au monde. Et qui en font accessoirement des films.
Le miroir est cassé.
Comme tout empire colonial, la France s’est construite sur une longue tradition de pillage, de meurtres de masse et d’appropriation. Ce n’est pas ce qu’on apprend à l’école, ni dans les familles, je vous l’accorde. Et ce n’est pas non plus exactement ce que l’on a longtemps appris dans les festivals de cinéma. En se tenant aux côtés de l’État d’Israël avec aussi peu de réserve, l’État français n’est pas seulement complice d’un génocide, il poursuit en réalité, en toute logique, sa propre histoire. Et il a bien fallu une épaisse couche d’innocence – à laquelle le cinéma français dans sa diversité a largement contribué – pour fabriquer un peuple capable d’ignorer à ce point les origines de sa richesse et ainsi de croire à la fable de son génie. Comment comprendre sinon qu’on ait envie de voir le monde depuis des yeux souffrant d’une telle myopie ? Car le véritable confort demande de ne jamais relier les pires violences avec les petits privilèges dont on jouit, de napper l’économie du crime d’un flou artistique, de laisser une part gênante de l’histoire dans l’ombre, de la tenir au loin, dans un monde barbare auquel on apporte généreusement un peu de lumière, de visibilité, comme on dit. Et de faire en même temps de ses petits soucis de grandes causes. Ça aussi le cinéma l’a très bien fait. La France soutient et arme Israël. Et si elle lui fait encore quelques reproches, ceux-ci concernent uniquement des détails de mise en scène. Car enfin, c’est la forme qui ne va pas. Le souci avec la majorité de la Knesset c’est que les députés, des suprématistes à tout le décliné de la droite extrême, ont fini par faire ce qu’ils disent et à dire ce qu’ils font de pire. Le problème est là. Il est narratif. Comme d’autres administrations d’extrême-droite, Israël a décidé d’abandonner au bord du chemin le théâtre et le cinéma chers aux Français et à quelques autres démocraties riches d’Europe. Ils n’en n’ont plus besoin. Le job est fait, la mission est accomplie. Le pacte est signé, sans fard ni faux semblants, sans cinéma : faire de la mort et du pillage la condition de la vie démocratique d’un peuple qui évidemment le mérite. Une large part de la population israélienne est devenue une armée de zombies qui a perdu en route les restes de son humanité. Il n’y a donc plus grand monde à convaincre dans la salle et il n’y a plus besoin de cinéma pour raconter des histoires. Évidemment, sans les douces illusions du cinéma, la brutalité et la laideur de la colonisation sont peut-être un peu plus choquantes et s’offre alors à nous le choix de décider fermement de devenir humains ou de ne plus l’être du tout. C’est ce que dit la Palestine à qui veut l’entendre.
Il est sidérant d’observer le temps qu’il a été nécessaire à ce petit monde humaniste du cinéma pour reconnaître du bout des lèvres que peut-être cet affrontement terriblement asymétrique relevait de la pure horreur. Comme le temps qu’il a fallu à ce même petit monde pour tirer les conséquences génocidaires de la deshumanisation des Palestiniens qui a pourtant été clamée haut et fort et de manière répétée par les Etats majors israéliens. Ce temps est à la mesure de l’épaisseur du miroir de l’innocence où se contemple une petite société qui s’exprime toujours avec la mesure appropriée, qui replace sans faillir la balle au centre d’un terrain de ruines, et répète à qui veut l’entendre qu’il faut avant toute chose dénoncer le Hamas comme condition sine qua none à notre dignité humaine. Une belle société d’artistes et de professionnels de la culture qui brandit les otages israéliens – puisque les otages ne peuvent être qu’israéliens sinon ce sont des prisonniers de guerre – comme s’il était encore possible de croire un instant que leur libération n’ait été autre chose qu’un objectif accessoire pour une Knesset qui ne cache plus depuis longtemps ses appétits coloniaux. Voilà une magnifique cour qui euphémise les crimes d’Israël pour ne froisser personne. Inutile d’attendre de ces super-humanistes qu’ils assument l’horreur dont ils se sont rendus complices et le coût de leur inertie. Cette innocence aura toujours quelques tours dans son sac, quelques écrans de fumée pour faire oublier sa lâcheté d’hier et reconstituer ses plus beaux miroirs. Elle ne peut de toute façon s’imaginer autrement que comme modèle et objet de désir.
C’est sûr qu’il est difficile de se voir soudainement si laid. Et les petits réals toujours contents de leur dernier coup, de leur supers collaborations, les avides compétiteurs qui attendent avec angoisse les cérémonies des festivals, les exploitants au satisfecit facile, les producteurs égarés dans leurs propres mensonges, les spectateurs venus soigner leur névrose, tout ce beau monde aura vite fait de se réfugier dans la colère des enfants dont on a cassé le jouet. La tentation raciste et les affects fascistes tendent les bras à toutes celles et ceux qui refusent de regarder au travers de ce miroir brisé et qui acceptent de perdre leur humanité si celle-ci leur demande de faire des efforts qu’ils ne veulent consentir. C’est vrai pourtant, le jouet est cassé. Il est même irrémédiablement cassé. Et nous n’avons plus le temps de nous baigner dans les larmes de ceux qui le regrettent. Trop de mondes ont été déjà détruits pour satisfaire tous ces petits caprices et les faire durer. Car même fracassé en morceaux, nul n’ignore qu’il est toujours possible de continuer à faire fonctionner ce jouet idiot et son petit business, à poser des pansements sur les murs lézardés de la grande demeure de l’innocence coloniale, à colmater les brèches avec de la fausse conscience.
Nous avons décidé, pour notre part, de nous détourner de ce cinéma, de nous échapper de son arrogance, de refuser son droit à l’innocence. Et de penser à présent la fabrication des images comme on fabrique des nécessités partagées de faire monde avec toutes les présences qui le composent, avec tous les visages, même les visages sales, les visages grimaçants, les visages dans lesquels nous ne pouvons nous reconnaître et nous contempler. Des visages qui cessent d’être des miroirs et de dire ce que l’on aimerait qu’ils disent. Des visages qui pourraient bien refuser de nous parler et de peupler nos petits films. Elon Musk a affirmé récemment que le mal des sociétés européennes était leur trop grande empathie. Au fond, il n’a pas tort. Mais on pourrait le dire pour d’autres raisons que les fantasmes masculinistes d’un milliardaire. Car l’empathie n’a rien à voir avec la solidarité. Ce n’est pas une manière « d’être avec. » L’empathie dans les sociétés de l’innocence est une forme narcissique de projection vers l’autre qui n’engage aucun projet d’égalité et surtout aucun risque. L’empathie ne salit pas les mains. Elle ramène le monde à soi, à ses désirs, à ses standards. L’empathie pour les Palestiniens peut être condescendante. Elle n’implique pas la décolonisation réelle de la Palestine, pas le droit à l’auto-détermination non plus. Car l’œil empathique veut que les Palestiniens soient exactement comme il le désire, qu’ils fabriquent une société démocratique à la manière de l’Occident. Ce n’est qu’à cette condition que cet œil voudra bien verser une larme et peut-être même entraîner tout un corps à agir.
Nous, nous avons décidé d’être solidaires et pour l’être, il faut traverser ce miroir, faire des vies palestiniennes des vies d’égale valeur aux nôtres, en prenant notre part du risque et de la criminalisation qui pèsent sur elles. Nous n’avons pas besoin de cinéma empathique car ce cinéma ventriloque le réel quand celui-ci ne convient pas à sa bonne conscience. En Europe, l’été dernier, il était impossible de ne pas voir les dizaines de vitrines qui arboraient les slogans « femme, vie, liberté » en soutien aux femmes iraniennes – du moins à celles qui souhaitaient ardemment ne pas se laisser dicter leur mode de vie par les Mollahs. Mais qui aurait imaginé que les femmes palestiniennes aient le droit au même honneur alors qu’elles mourraient sous les bombes ? Ou qui aurait osé être solidaire des Iraniennes, voilées ou pas, féministes comme on l’aime ici ou pas du tout, quand les bombes israéliennes leur tombaient à leur tour dessus ? Aurait-il fallu les questionner d’abord sur leurs sentiments vis-à-vis du Hamas ici et des Mollahs là-bas, afin d’être sûrs de sauver des vies qui en valaient vraiment la peine ?
Mais nous le savons bien, si le cinéma continue ce n’est pas parce qu’il a quelque chose à dire, ce n’est pas parce qu’il fait partie de notre culture. Car nous avons déjà largement perdu de vue ce qu’est une culture et ce que cela veut vraiment dire d’entretenir les conditions de vie à venir. Les nôtres et celles des autres. Ce cinéma n’entretient pas une culture, il reproduit une petite économie dont on doit imaginer à présent des alternatives et d’autres écologies.
En France, une large part des rituels de cinéma est devenue le rendez-vous d’une assemblée du mensonge où l’on croit découvrir le monde alors que l’on ne fait que regarder sans fin les derniers restes d’une bonne conscience dans un miroir déformant. À celles et ceux qui pensent encore qu’iels sauveront quelque chose en se tenant à une position mollement neutre, nous pouvons répondre que vous ne sauverez rien, ni vos petites carrières, ni vos petits films, vos toutes petites salles et vos tous petits festivals. Rien de tout cela ne sera sauvé. Car personne ne peut ignorer à présent qu’il n’y a plus d’humanité par ici. L’humanité n’est jamais acquise, elle doit se produire, se reproduire et s’inventer sans cesse.
La Palestine est pour nous le nom de la fin de l’innocence. Ce nom crié déchire la fable infantile de ce cher cinéma. C’est aussi le nom d’une humanité qui vient, de l’autre côté des miroirs cassées de l’Occident. Ce qui se passe sous nos yeux nous oblige à repenser ce que nous attendons de cet objet, de cette pratique et de ce lieu, que nous appelons avec un seul et même mot : cinéma. Cette chose que nous chérissions nous devons maintenant nous demander sincèrement si elle est capable de nous accompagner sur le chemin difficile de vies dignes et humaines. Des vies au visage sale.