Lola Maupas - Août 2025
- Comment faire face à l’urgence ? Par quels gestes, avec quelles propositions, quels mots ?
Ce qui m’a tout de suite poussée à prendre la parole, le 7 octobre, c’est l’injustice du traitement médiatique et l’ignorance totale de celles et ceux qui intervenaient à droite à gauche en niant entièrement l’histoire de l’oppression palestinienne par Israël. Pour moi le travail essentiel qu’il faut faire ici, en Occident, est d’établir un narratif qui réhabilite l’Histoire et mette en lumière les oppressions subies : c’est en imposant ce narratif à la place du récit colonial et propagandiste israélien que pourront être amenées la réparation et la mémoire, mais c’est aussi surtout un moyen de mettre un frein à la complicité européenne et française qui passe par une multitude de vecteurs : politiques, militaires et économiques bien sûr, mais aussi médiatiques, universitaires et culturels.
Pour rétablir ce narratif, il faut utiliser ce qu’on a d’espace pour raconter l’histoire et mettre en évidence les dynamiques coloniales d’un système qui perdure, ici et ailleurs. De mon côté ça passe par le partage de ressources : par exemple des films dont je publie des extraits, aussi des textes. L’intégralité des archives de la Revue d’études palestinienne est par exemple accessible gratuitement sur internet, ce sont des ressources dont il faut s’emparer.
On critique à juste titre les plateformes de réseau sociaux mais je pense que face à l’urgence ce sont des espaces assez incontournables, d’une part parce que la conversion des esprits ne doit pas être accaparée par les discours libéraux et fascistes, qu’il faut pouvoir aussi imposer nos récits, et d’autre part parce qu’aujourd’hui c’est un outil essentiel pour maintenir le lien avec celles et ceux qui sont à Gaza et souhaitent faire passer des messages. Il faut pouvoir relayer leurs voix. Israël empêche la presse internationale d’entrer à Gaza mais les voix de milliers de personnes sur place nous parviennent quand même via les réseaux.
- Comment fait-on du cinéma en temps de génocide ? Et quel cinéma est possible ? Comment la Palestine change nos façons de faire du cinéma (ou pas) ?
N’étant pas dans la création je ne me vois pas forcément répondre à cette question mais je pense que plusieurs questions dans notre rapport à l’image doivent être posées en ce moment : notamment le rapport à la temporalité, à l’anesthésie et à l’éthique.
Pour ce qui est de la temporalité, un des rôles du cinéma peut être d’aider les palestinien.nes à échapper au format des 30 secondes du « reel » instagram en leur donnant d’autres lieux d’expression qui permettent de davantage rendre compte de la temporalité réelle du génocide. Redonner de l’épaisseur à ce réel me semble primordial.
Quant à l’anesthésie, il faut bien se rendre compte que la violence inouïe de ce que nous regardons peut provoquer plusieurs réactions de défiance face à l’image, que ce soit un sentiment d’irréalité, d’absorbation mécanique ou de consommation… il y a plein de comportements possibles ; au cinéma peut-être de réfléchir à une manière de faire digérer l’image ; de produire, à défaut d’une image saine, une image qui pousse au moins à la réflexion et à l’action.
Concernant l’éthique, de nombreuses images extrêmement dégradantes sont diffusées. Des images que l’on ne verrait pas forcément s’il s’agissait de corps blancs. Très honnêtement, je ne saurais pas trancher sur la question de la nécessité de ces images comme témoignage ou preuve pour inverser le statut de victime, en revanche je pense qu’on peut faire appel au bon sens de chacun.e : il reste assez aisé de sentir lorsque l’on bascule dans le dégradant. Je pense que l’on doit toustes se poser constamment cette question dans notre rapport à l’image et l’utilisation qu’on en fait, car c’est aussi un rapport à l’autre.
- Quels outils d’actions semblent efficaces, pertinents ou encore à inventer dans le monde de la culture/du cinéma ?
Il est essentiel de diffuser au maximum les récits palestiniens pour contrebalancer la sur-saturation du narratif sioniste dans la sphère médiatique et culturelle. Je pense que les programmateurices peuvent avoir un rôle important à jouer là-dedans. Il y a de nombreux films réalisés (principalement depuis les années 60) sur la question, toujours très percutants et de plein de formats différents. Il est vraiment facile de glisser des courts ici et là dans une programmation pour parler à un public qui connait mal ce sujet ou ne s’y intéresse pas particulièrement.
Il y a aussi un outil de base, mais efficace, qu’à mon sens on ne mobilise pas assez : c’est le boycott. Je trouve assez fou que l’on chipote autant sur un moyen d’action pourtant parfaitement pacifiste. Mettre en place un boycott culturel est absolument nécessaire, et il faut arrêter avec l’excuse qui prétend que cela « coupe le dialogue » : le boycott n’est ni rigoriste ni inflexible, il est intelligent et peut être adapté. Il y a des chercheur.euses ou des cinéastes israéliens qui sont convié.es dans les espaces où sont pratiqués le boycott, parce qu’ils ont une distance critique avec les actions d’Israël et que justement c’est possible de dialoguer avec elles et eux comme d’ailleurs avec toute personne qui n’est pas solidaire d’un état colonial. À ce sujet je recommande vivement le livre d’Eyal Sivan et Armelle Laborie à La Fabrique : Un boycott légitime.
- Avez-vous ces dernières années traversé des épisodes (silenciation, difficultés, ou au contraire engagements nouveaux) que vous souhaitez partager, raconter, nommer, discuter, narrer …
J’ai eu la grande chance de ne pas avoir connu (pour l’instant) de censure ou de silenciation, alors que je sais que c’est le lot de nombreuses personnes, et j’ai au contraire pu focaliser davantage mon travail de recherche autour de ces problématiques coloniales. En revanche il n’y a pas un jour où je ne me suis pas posé la question de l’interprétation de ce que j’écris, de tel ou tel mot employé qui pourrait arriver aux oreilles de mon université, me faire perdre mon travail… Et je pense qu’on se poserait beaucoup moins ces questions s’il y avait davantage de réseaux de solidarité, si l’on savait qu’on aurait un vrai soutien en cas de difficulté. Donc je pense qu’un des gros enjeux aujourd’hui est de consolider ces organisations-là : il ne faut pas minimiser le pouvoir des collectifs, que ce soient des groupes militants, des syndicats…
- Suggestions de films, livres, textes ou autres ressources pour penser la Palestine et la libération ?
Il y a évidemment beaucoup de films à regarder pour penser la Palestine et la libération. Alors, comme c’est le sujet de ma thèse, je recommande vraiment les films réalisés au Liban dans les années 70 et 80, notamment par le Palestine Cinema Institution fondé par Mustafa Abu Ali, mais aussi tous les films libanais qui traitent de l’occupation israélienne et aident à penser la résistance armée et culturelle.
Pour les livres je vais transmettre une bibliographie mais je rappelle qu’il ne faut vraiment pas négliger les ressources en ligne : tous les numéros de la Revue d’Études Palestiniennes et du Journal of Palestine Studies sont disponibles gratuitement, mais il y a aussi la plateforme About Continual Nakba qui réunit un grand nombre de livres et de textes sur le sujet.